That Damned Smile : Ode à There Are Monsters

Shadowz ©

Alors qu’un groupe de cinéastes en herbe entament un road trip pour filmer une vidéo promotionnelle, ils se rendent progressivement compte que le monde autour d’eux est en train d’être envahi par des monstres qui nous ressemblent…

Quelques crédits en vitesse, el famoso écran de calibrage DV pour faire réel, et c’est parti. There Are Monsters est un énième found footage. Enième dans son sens pauvre : le genre de film perdu on ne sait trop comment dans une watchlist chaque jour un peu plus longue, qu’on lance on ne sait trop pourquoi. Ou plutôt si : parce qu’il est un peu trop tard, parce que la semaine fut un peu trop chargée. Parce que les bons films à louer ou à streamer, confinement oblige, on se les garde pour une autre fois, un autre soir. Quand la semaine sera un peu moins chargée. Quand il sera un peu moins tard.

En une minute, les poncifs du genre s’amoncellent. On les excuse aimablement, déjà parce qu’il en faut, du pardon, dans ce genre de production, et par la date de sortie, ensuite. 2013, la vague du renouveau du found footage était enclenchée mais l’écume pas franchement retombée. Une galerie de personnages mal cadrés s’écharpent gentiment dans un dialogue insignifiant sur la définition d’un burger dont on se fout pas mal. Le montage est erratique, déjà – à peine 30 secondes se sont écoulées.

Sans trop qu’on s’en rende compte, ne reste plus qu’un malheureux piochant dans ses frites avec une conviction, pour le coup, on ne peut plus crédible. La plénitude laisse vite place à l’inquiétude. Une silhouette immobile lui tourne le dos à quelques mètres de là. Les plans se multiplient, le rythme s’accélère, la tension monte, quelle est donc cette – attendez. Comment ça, les plans se multiplient ? Qui filme ? Qui tient la caméra ? Pour quel style ? Notre instinct est formel : en à peine plus d’une seconde, on jurerait avoir à faire à un found footage, à un film, à une série Netflix et à un faux-documentaire. On ne s’interroge pas beaucoup plus longtemps. On vient d’avoir notre première crise cardiaque.

Valets volages et vulgaires

Il est nécessaire d’évacuer, ou d’assumer, un élément crucial le plus tôt possible. Autant le faire maintenant. There Are Monsters est un mauvais film. On peut l’enfoncer sans aucune espèce de pudeur, avoir cette certitude si rare au cinéma, si rare dans l’art tout court d’ailleurs. Par où commencer ? Peut-être par le fait qu’en spectateur averti, There Are Monsters va bien au-delà des habituels tropes de son genre. Rarement aura-t-on vu un montage aussi grossièrement insupportable, une mise en scène sans saveur et répétitive se complaisant vulgairement dans ses incohérences. Les dialogues sont d’une stupidité criante, les personnages de grossiers croquis qui flairent le déjà-vu à chaque prise de décision. Puisqu’on a décidé, pour notre santé autant que pour la vôtre, de ne pas écrire sur ce qu’on déteste – cela ne débouche jamais sur rien de bon : pourquoi en être déjà à quasiment 500 mots pour un navet ? 

Commençons par débunker une théorie idiote, mais qui grignote sa place parmi les idées sensées. There Are Monsters n’est pas un de ces films qui « sont tellement mauvais qu’ils en deviennent bons ». Il n’hérite pas non plus des « qualités de ses défauts », terme creux pour peu qu’on l’examine une poignée de minutes. There Are Monsters possède deux atouts qui lui sont propres, deux qualités indéniables, deux forces que la liste exhaustive de ses péchés ne parvient même pas à égratigner. Ces deux atouts sont complémentaires. Le premier, c’est son pitch parano. Celui du remplacement des humains par leurs jumeaux sans âme, sans connaître le pourquoi du comment, vaguement diaboliques sans savoir s’ils le sont vraiment, irritants comme une mélodie qu’on aime et qu’on entend chantée un demi-ton à côté. Le second, ce sont ses jumpscares d’enfoirés qui cueillent le spectateur tout au long du film. Sous vos yeux un miracle : le procédé et le sous-genre les plus détestés de l’horreur chantent ensemble. Et le chœur fonctionne.

Verbal Kint nous a donc menti depuis le début. Voilà que l’un des plus grands tours que le Diable ait jamais réalisé n’est pas tant de faire croire qu’il n’existe pas, mais au contraire de faire sentir sous souffle putride en permanence sur notre nuque. En prenant le pari que l’horreur peut naître ailleurs que dans l’empathie ou l’esthétique, There Are Monsters appuie sur la racine de nos appréhensions : le dégoût d’être pris à revers, la crainte d’être saisi comme un enfant, sans sommation ni logique. Ce sentiment n’est pas seulement incarné dans un démon, ou un tueur, ou une malédiction, mais en chacun des centaines de figurants qui apparaissent à l’écran. Une sorte d’antithèse parfaite et sans répit de It Follows. Décharné de toute accroche rationnelle ou analytique, ne reste plus que ces doppelgangers et leurs sourires d’acteurs de publicité. On les hait, d’une ardeur qui nous surprend nous-mêmes.

Nostalgie de la peur

Cet article n’est pas une critique de There Are Monsters. Le but n’est pas de peser ses qualités contre ses défauts, ni de lui mettre une note arbitraire ou d’évaluer ou pas son potentiel. Il n’est pas non plus là pour vous encourager à le voir, ou peut être que si, mais seulement si vous êtes prêts à l’excuser, à l’accepter pour ce qu’il est. Il n’est pas question de le canoniser comme une expérience filmique exceptionnelle, mais de lui reconnaître un tissu de forces qu’on a finalement souvent peu trouvé chez les autres, même ceux qu’on encense. C’est de ce tissu que sont faits les espoirs inespérées de cette passion presque trop niche et trop peu récompensée par des expériences de qualité. Au détour d’une soirée, parce qu’il est trop tard, parce que la semaine a été longue, parce qu’on reçoit un message nous disant « je pense que tu devrais regarder There Are Monsters » et on le lance par curiosité et par confiance. On lance un énième film et on en sort secoués, confus et illuminés. 

Alors quand un film, un jour, nous replonge dans cette angoisse première, il ne s’agit même plus de savoir si ce film est bon ou mauvais ; la seule chose qui compte c’est qu’on a peur, enfin. Une vraie peur, pas une appréciation d’un bel objet d’angoisse : une peur qui donne envie de ne pas regarder l’écran, de se cacher sous les draps. Il n’y a rien là « d’élevé », le terme sans substance dont la critique affuble tous les films d’horreur qui remplissent le critère fondamental de se sentir un peu au-dessus du reste. Pas de métaphore, pas de sensibilité ou de drame humain, juste une angoisse frontale, sans respiration. Elle atteint son paroxysme dans une scène de 20 minutes qui, objectivement, aurait pu être filmée par le club vidéo d’un collège de campagne(pour ce qui est de la technique). On en peut plus, on est à bout. Force est de constater que ça ne va pas du tout.

C’est presque un miracle. Et après le miracle vient le côté déchirant de There are Monsters et des autres spécimens de sa trempe : comment, en toute bonne foi, conseiller ce film ? Comment offrir au jugement sévère des autres cet objet imparfait ? Comment accepter qu’il soit critiqué pour des défauts qui paraissent secondaires ? Il est plus facile de ne pas être d’accord sur le sujet d’un film à l’esthétique irréprochable, calibré pour être un grand film, que de diverger sur une œuvre à laquelle on est lié par l’affect pur de la vraie peur. On se sent protecteur, presque sur la défensive. Et on ose pas trop, alors, le conseiller, à part à quelques âmes que l’on espère sœurs de sensibilité, et dont on attendra un peu nerveusement le verdict. Le genre d’expérience qui défie l’idée de critique, l’ambition analytique de l’autoproclamé cinéphile, qui doit savoir apprécier « l’objet filmique » d’une autre manière que le simple spectateur qui, lui, ne verrait qu’un film. Face à la peur, bien faibles sont nos egos parfois surdimensionnés, remis à leur place par nos émotions.

Plus on avance, plus il est difficile d’avoir peur devant un film d’horreur. Bien sûr, on sursautera toujours devant un jumpscare bien amené. On aura toujours ces petits pincements de tension, et parfois, un enthousiasme devant une scène qu’on sait réussie, même si elle ne nous retourne pas tant que ça. Mais la vraie peur, celle qui fait qu’on regarde un coin du film seulement à travers l’entrelacement de nos doigts croisés, celle qui fait qu’on a hâte que ça s’arrête, celle-là est un souvenir d’un temps perdu. La vraie trouille a le même parfum que les Noëls de l’enfance, dont la magie ne sera jamais égalée par ceux de nos âges adultes. C’est triste, mais c’est comme ça. Il ne s’agit pas ici de faire une genèse sentimentaliste de nos premiers émois horrifiques, mais plutôt de reconnaître qu’aimer l’horreur, c’est beaucoup être nostalgique. Pas nostalgique d’une époque, puisque toutes les époques produisent leurs éclairs de génie, mais nostalgique d’un sentiment qui nous accompagnait souvent au début, et puis de moins en moins, et puis qui est parti avec l’âge adulte et l’habitude, qui nous empêchent d’entendre les monstres sous nos lits après le générique de fin.

Isabelle Defrance & Robin Souriau

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