Servant de Tony Basgallop – Critique (Saison 1)

© Apple TV

Après avoir perdu son enfant, Dorothy Turner utilise une poupée à des fins thérapeutiques. La situation prend une tournure étrange lorsque celle-ci engage une nourrice pour s’occuper du bébé. Inquiet de la santé mentale de son épouse, Sean ne voit pas l’arrivée de cette étrangère d’un très bon oeil. D’autant que le comportement de la jeune fille se révèle vite troublant. La nounou pourrait-elle devenir une menace ? Et les Turner auraient-ils des choses à cacher ?

Certaines quêtes semblent tristement vouées à l’échec. On nous prévient, on nous martèle, on nous rit au nez lorsque l’ignominie, implacable, fait briller de mille feux sa robe teintée de seum et de dégoût de soi. On pourrait écrire « c’est aussi ça, les films d’horreur », mais en y réfléchissant, c’est surtout ça, les films d’horreur. C’est être chercheur d’or dans un ruisseau visqueux alors que les plaines, les monts et les denses forêts de classiques nous tendent les bras partout ailleurs. En y réfléchissant encore plus – nous sommes encore et malgré tout capables de cela, c’est surtout et aussi ça, les séries. En pire, presque, puisqu’au lieu de gâcher 80 minutes, on en gâche 400. Il y en a de plus en plus, comme il existe par ailleurs de plus en plus de leurs détracteurs, par cœur ou par posture, un peu des deux sûrement puisqu’ils citent toujours 12 exceptions à ce vice qui détruit famille, patrie et travail – tiercé dans le désordre, mais tiercé quand même.

Imaginez être amateur de films d’horreur. Imaginez être amateur de séries.

Imaginez être amateur de séries d’horreur.

Exponentiel, le mal semble insurmontable. C’est pourtant de ce côté que les plus jolies créations se font, ces derniers temps, semble-t-il. En tout cas, celles qui montrent un visage radieux, risqué, prêt à se déformer sur l’autel de leur folie créatrice, et à inspirer ça et là quelques écrits. The Terror (sa première saison, du moins), The Haunting Of Hill House porté par l’inspiré Mike Flanagan, ou même en creusant un peu Chernobyl sur HBO et The Outsider, entré en production début 2020 et qui a fait son bonhomme de chemin parmi les avertis, pourraient prétendre à leur statut de pépite – l’image du filon d’or du début, vous l’avez ?

Malgré les larges louanges que chacune des séries citées précédemment peuvent légitimement recevoir, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, leur plébiscite critique et pour certaines public faisant largement mieux que n’importe quel paragraphe, il convient de profiter du seul et unique avantage de la démultiplication tentaculaire des services de SVOD. Celui du bond initial artistique pour convoyer du chaland abonné. On y arrive : Servant est le magnifique nouveau-né d’Apple TV+, conséquence de la plus ignoble des conceptions. On étouffe un rire : la narration de la série propose un peu pareil.

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LE MANOIR DANS LES BOIS

Pour lancer Servant, on peut, au choix, être abonné Apple+ et cliquer un peu au hasard, deux coups de dé qui pourraient donner leur image à la chance, ou plutôt suivre un bruit de fond de couloir de critiques parlant de cet étrange projet de M. Night Shyamalan. Le prolifique mais toujours incertain réalisateur américain met sa patte médiatique sur la série. Logique, puisqu’il faut vendre : mentionné à la production et réalisateur des deux premiers épisodes, c’est pourtant sur le nom et le talent de Tony Basgallop qu’il faut se pencher. Auteur anglais, il se fait connaître notamment pour deux mini-séries thriller so British de bonne facture, Inside Men et What Remains, entre autres travaux généralement loués mais qui peinent à franchir la Manche ou l’Atlantique.

Pourtant, c’est sa propension à pousser les curseurs du thriller et de personnages à la limite de la rupture qui rend le contexte des créations de Basgallop passionnantes. Servant débute dans un contexte qui n’est qu’à lui. Passons sa localisation dans le Philadelphie dont Shyamalan ne semble quasiment jamais s’extraire. Parlons plutôt de celle d’une bourgeoisie du paraître, intimement liée à la chose médiatique.

Chez les Turner, la dernière branche de l’arbre généalogique n’est pas bien complexe : Dorothy (Lauren Ambrose) est présentatrice de terrain d’une chaîne de news locale. Sean (Toby Kebbell) est consultant pour les plus grands chefs de la côte Est américaine. Ensemble, ils ont un enfant, le petit Jericho. Et pour faire garder le petit Jericho, ils engagent une jeune nounou, Leanne (Nell Tiger Free). Jusqu’ici, rien de bien méchant. Pour autant, Shyamalan et Basgallop, ils l’ont prouvé avec leurs œuvres, n’aiment rien tant que de punir les parvenus pour leur hubris.

L’histoire, à prendre dans son sens de conte au coin du feu, hait l’ordinaire. Ses deux conteurs haïssent visiblement tout ce qui est lisse. La maison des Turner est lisse et ordinaire. Un mini-manoir au milieu d’une zone urbaine invisibilisée : mari comme femme tournent tant autour de leur image, de leur génie auto-proclamé et de leur petite personne. Autant que le voisinage pourrait être fait de bois mort et de feuilles jaunies et la baraque rauque une cabane aux planches délabrées. Ainsi va la vie chez ce couple pourri de l’intérieur qui tente d’insuffler la vie depuis le compost de ce simulacre de couple dans une poupée « reborn », ces poupées de souvenir qui servent ici de substitution à un trauma bien plus grand : Jericho n’est qu’une illusion de silicone.

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EST-CE DE L’HORREUR, ET SI OUI, LAQUELLE

C’est Tony Basgallop lui même qui le dit, lors d’une interview toute simple accordée à Screen Rant : faire de l’horreur à la télévision, c’est quasiment mission impossible. Outre le contexte de diffusion, la peur naît de la surprise, et l’on ne peut annoncer la surprise au spectateur pour qu’il revienne la semaine suivante, à moins d’en désamorcer de fait l’effet. Servant est alors malin en deux choix simples.

Le premier est un choix de diffusion. Exit les longues traînes d’une heure pour se donner un air de HBO : chacun des 10 épisodes que contient la série est expédié entre 25 et 30 minutes. Pas de place pour de l’arc narratif filler ou pour le développement de ce personnage secondaire dont on, le spectateur comme la narration, n’a que faire.

Le second est un choix de procédé. Plutôt que de faire une série d’horreur qui cherche à prouver qu’elle est bien terrifiante comme promis (comme vendu ?), Servant mise tout sur une composante simple, mais qui peine à être correctement mise en place dans bien des situations, séries comme films d’ailleurs : le doute.

La série refuse catégoriquement les explications de ses mythes autant que les procédés frontaux – ne cherchez ni jumpscare ni vieux démon au visage tordu. Non pas que ces derniers soient la lie de l’horreur – The Haunting Of Hill House, pour parer au plus pressé, travaillait admirablement son ambiance tout en s’adjugeant les techniques les plus directes et les plus connues du grand public. Construite sur des faux-semblants et sur la vitale nécessité des masques que l’on porte, psychologiques mais surtout sociologiques, ces procédés ne colleraient pas avec un Servant qui n’aime rien tant que de pousser les vices de l’incertitude et du presque-rien jusqu’à ce que le spectateur se pose une question presque aussi terrifiante que tout le reste : « est-ce de l’horreur ? Et si oui, laquelle ? ».

Alors on scrute, on épie, et un double-jeu s’installe entre le spectateur, la mise en scène et son cadrage. Les personnages, au sein d’un même épisode parfois, s’octroient chacun leur tour leur vision d’une scène, protègent leur image par la caméra. A chacun de dénicher ce qui ne va pas, ce qu’untel cherche à repousser hors du cadre. Une vérité qui lui déplaît. Un témoin de ses vices. L’exercice est dynamique. Il parvient à induire chez le spectateur une empathie naturelle. Quand bien même de ses défauts, il/elle est humain, et ce qui lui arrive, malgré l’horreur, malgré les mensonges, malgré le vice, je ne le souhaite à personne. On ne s’en lasse pas, grâce à la durée : après tout, le spectateur aussi est humain, et plus de 30 minutes d’empathie par soir, merci, mais non merci – moi aussi, j’ai mes problèmes, à la fin.

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CRUELLE IRONIE

Les thèmes d’où naissent l’horreur de Servant, la série les raconte avec assez de finesse et assez de panache pour ne pas les surexpliquer ici inutilement. Après tout, si vous n’avez pas encore vu la série, vous serez heureux de les découvrir vous-même, et si vous l’avez déjà vue, pas la peine de vous rabâcher ce que vous connaissez déjà. La famille, particulièrement l’héritage moral et social d’un enfant, est évidemment le point de pivot autour duquel tout se délite et tout se résout. Aussi, s’il faut bien louer l’autre grande qualité du film, c’est évidemment son casting.

Lauren Ambrose, peu vue depuis sa formidable prestation dans Six Feet Under, rayonne dans ce rôle si complexe de mère-écran, dissimulant pour elle son trauma, en entrouvrant juste assez la porte pour y déceler son affliction, tout en subtilité et dans un jeu de corps dont l’horreur de cette décennie a déjà trouvé là une pièce maîtresse de référence. Autour d’elle, Toby Kebbell retrouve sa rage intérieur et sourde, couvrant à peine la petitesse de sa lâcheté. Nell Tiger Free se révèle excellente investie d’une Anya Taylor-Joy energy et Rupert Grint… joue, c’est déjà un peu incroyable, et excellemment, ce qui confine au miracle, dans ce rôle gravitant autour des Turner, censé apporter le délicat et fragile sens commun du monde extérieur – un pourvoyeur de logique rongé lui aussi par ses propres troubles refoulés.

De manière générale, tous les personnages sont cruellement dépeints par Basgallop, principal architecte de leurs pensées. La caractérisation de chacun est en réalité leur plus grand faiblesse : Leanne est une journaliste refusant de couvrir le scoop qui se passe sous son toit, Sean est un chef sans palais, Leanne une nourrice sans enfant, Julian un nihiliste émotif. Loin d’être une ironie sans chef, Servant confronte l’idéal individuel et l’accomplissement de soi par la fragilité du socle de ses propres constructions sociales. Au triomphe absolu répond le deuil de tout le reste, jusqu’à autoriser les plus terribles tragédies. L’autre peut-il exister, si l’autre exige le sacrifice ultime – le sacrifice de soi ?

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LE RÉEL EST MORT, VIVE LE RÉEL

Rien de plus logique que ces égoïsmes qui se bouffent entre eux dévorent les images de Servant et prennent la forme d’un huis-clos. D’abord empreint d’un sentiment claustrophobe, la maison des Turner, comme ses occupants, comme l’intrigue, se découvre de nouvelles pièces, des entre-murs, de nouveaux angles pour découvrir le salon, la cuisine, les couloirs, les chambres. On s’épie et on s’y confronte peu, en cherchant à tout prix à préserver les apparences.

On a posé une question, autant essayer d’y répondre : « est-ce de l’horreur » ? Oui, et une horreur travaillée, où chaque épisode trouve une nouvelle manière de coller des frissons. Psychologique, physique, tout y passe, rivalisant chaque fois d’une inventivité subtile ou rentre-dedans, au choix. Ce qui répond au « quelle horreur ? » : un peu de toutes. En réussissant un sacré tour de force : plutôt que de chercher à monter en puissance brute, Servant se déshabille progressivement des atouts artificiels qui servent à accrocher l’audience lambda au profit d’une épouvante nue.

Au point que la notion de cliffhanger, de season finale et autres inscriptions brutes de la réalité de la série à faire tourner passent bien largement à la trappe. On n’a plus que faire de l’origine de tel personnage, de la vérité sur tel événement. C’est ça, la force de l’expressionnisme bien fait : travailler le réel jusqu’à le rendre malléable. Ce n’est pas en perdre le sens, ce qui reviendrait à en perdre la valeur, et donc l’intérêt ; c’est au contraire le renforcer d’angles profondément humains, prêts à se briser à chaque secousse.

Servant a déjà droit à l’officialisation de sa deuxième saison. Shyamalan, de son côté, en envisage bien 6 pour aller au bout de son récit. Espérons que le mythe ne prenne jamais le pas sur l’émotion brute que dégage la série, pour le bien du frisson, mais aussi, acceptons-le, du sadisme morbide de contempler un modèle érigé de réussite sociale se briser en mille morceaux devant nos yeux satisfaits.

Servant de Tony Basgallop – Critique (Saison 1)
Conclusion
Porté par un casting brillant, Servant est une série horrifique féroce qui joue avec maestria des attentes des spectateurs, et particulièrement des mordus de genre. Shyamalan et Basgallop possèdent toujours un temps d'avance pour placer le spectateur dans un doux inconfort. Un régal.
Note des lecteurs0 Note
4
Note de la saison 1

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