Double programme bis pour les 60 ans du Brady

La date du 25 Juin 2016 sera celle des soixante ans du mythique cinéma le Brady. Fondée en 1956 sur le boulevard de Strasbourg il reste l’un des derniers témoins d’une cinéphilie de quartier, suite à la fermeture d’autres salles telles que le Styx ou le Colorado situées elles aussi sur les Grands Boulevards. C’est à partir de l’automne 1965 que le Brady, repris par le propriétaire de Midi Minuit et du Colorado, se dédie au cinéma d’horreur et du fantastique. Films de cannibales, mort- vivants, giallo ou encore monstres des profondeurs, le Brady est devenu depuis un incontournable pour tout amoureux du cinéma bis. Les années 70 voient se mettre en place un système de double programme qui s’arrêtera en 2003. Ce dispositif attire des spectateurs hétéroclites, souvent marginaux, faisant du Brady un véritable lieu social, à l’opposé total des multiplexes, omniprésent aujourd’hui, marqués par une certaine forme de désincarnation. Repris en 1994 par le cinéaste Jean-Pierre Mocky jusqu’en 2011, le cinéma est aujourd’hui davantage axé sur les sorties actuelles, permettant notamment aux films ne bénéficiant pas d’une exploitation importante de rester à l’affiche. Il s’investit également dans la projection de films étrangers et orientés vers un public jeune.

Parmi les nombreux événements et projections organisés au Brady même ainsi qu’à la médiathèque Françoise Sagan, la soirée «Carte blanche à la cinémathèque de Toulouse double-programme» du 9 Juin a tout particulièrement retenu notre attention. Une carte blanche on-ne-peut-plus pertinente tant la cinémathèque de Toulouse, notamment à travers son festival Extrême Cinéma, a toujours eu à cœur de défendre un cinéma bis, différent, dérangeant, hors de tout cadre prédéfini.

Les spectateurs présents ont ainsi pu visionner d’une part le délirant Demoni (aka Démons, 1986) de Lamberto Bava ainsi que Ultime grida della savana (aka Les derniers cris de la savane, aka Savage man Savage beast, 1975) d’Antonio Climati et Mario Morra, un mondo consacré à la chasse et plus largement au rapport de l’homme à la nature et aux animaux. Les deux longs métrages furent présentés de manières éclairantes par le Professeur Thibault (programmateur à la cinémathèque de Toulouse, co-programmateur du festival Extrême Cinéma, collaborateur à Mad Movies). Sont également intervenus Jacques Thorens, ancien projectionniste au Brady et auteur de l’excellent ouvrage Le Brady, cinéma des damnés, ainsi que Laurent «Bissophile», habitué de la salle.

Pour une séance-hommage aux décennies de projections du Brady, le choix de ces deux films apparaissaient comme très pertinents puisque le premier se veut un hommage au cinéma de genre et à l’expérience du public en salle, tandis que le second entend interroger le rapport du spectateur aux images et à leur inhérente ambiguïté.

Demons, réalisé par Lamberto Bava, 1985

Démons affiche 2

Quatre amis se retrouvent afin d’assister à la projection d’un nouveau film d’horreur. Soudain, ils se rendent compte que les évènements déroulant à l’écran prennent forme dans la salle même et se retrouvent piégés, forcés à lutter pour leur survie, à mesure que certains spectateurs se transforment en créatures sanguinaires après que l’un d’entre eux se soit coupé avec un masque représentant la figure d’un démon.

Peu avant la séance le Professeur Thibault décrit le film de Lamberto Bava comme « une version trash de La Rose Pourpre du Caire », une comparaison totalement justifiée puisque le film de Woody Allen joue sur un axe narratif parallèle à Demoni : l’irruption du temps cinématographique dans le monde réel. Alors que le cinéma de genre italien commence à briller de ses derniers éclats, le fils de l’illustre Mario Bava décide de réaliser un autre film d’horreur. En effet, après l’excellent Macabro (aka Baiser Macabre, 1980) et le bon giallo La Casa con la scala nel buio (aka La Maison de la terreur, 1983), le réalisateur transalpin avait essuyé deux échecs avec Rosso nell’oceano (aka Apocalypse dans l’océan rouge) et Blastfighter l’exécuteur tous deux sortis en 1984. Pour monter son projet Lamberto Bava ne fait pas appel à n’importe qui puisque Dario Argento, Dardano Sacchetti et Franco Ferrini s’occuperont du scénario. En résulte un objet délicieusement fou d’une part en raison de son indécision constante. En effet, Demoni pioche dans énormément de catégories du cinéma de genre à la fois : à la fois survival, film de zombies, film gore, film de contamination voir post-apocalyptique, tout y passe, tellement que Demoni pourrait se voir comme un film hommage au cinéma fantastique et horrifique italien.

demons_film_bava

Cet aspect est renforcé par les multiples références et autres clins d’œil – parfois assez subtils comme ces affiches en arrière plan lors de la scène d’arrivée des protagonistes dans le cinéma – aux maîtres de l’horror all’italiana : Mario Bava bien sur, à travers le masque au centre de l’intrigue qui rappelle son grand classique La Maschera del demonia (aka Le masque du démon, 1960) et les murs de briques qui piègent le public à l’intérieur du cinéma qui évoquent son terrifiant avant dernier long métrage Shock (aka Les démons de la nuit, 1977). Dario Argento est de manière logique convoqué à travers une scène de meurtre à la corde découpée à la manière de ses premiers gialli. Enfin le jeu régulier sur les effets chromatiques évoque les fulgurances baroques d’un Suspiria ou d’un Inferno. Du côté des autres influences, le film cite de manière flagrante le Evil Dead de Sam Raimi et le Dawn of the Dead de George Romero à travers l’idée du siège du cinéma ainsi que via les maquillages. Ces derniers, assurés par Sergio Stivaletti représentent un autre point fort du film et sont impressionnants de détails. Les effets gores sont légions (en plus d’être assez inventifs) et augmentent le caractère ludique et jouissif de Demoni. Bien sur, le film aligne les défauts classiques des productions bis italiennes mais qui font à la fois tout leur charme : jeu d’acteur au rabais, lignes de dialogues involontairement hilarantes (la vf n’arrangeant rien à leur cas)… Néanmoins il serait bien regrettable de se focaliser sur ces défauts mile fois revus tant l’œuvre apparaît comme éminemment sympathique. À la fois délire sanglant et hommage touchant à tout un pan de l’Histoire du cinéma fantastique/horrifique, Demoni constitue un film-synthèse, témoin de la fin d’une ère pour le bis italien.

Les derniers cris de la savane, réalisé par Antonio Climati et Mario Morra, 1975

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Un “documentaire” sur la chasse et les interactions tragiques entre l’homme et l’animal, porté par le commentaire audio de l’écrivain Alberto Moravia.

Même pays mais changement de style pour Les derniers cris de la savane, premier film d’Antonio Climati, co-réalisé avec Mario Morra. En effet, ce dernier est un mondo movie, genre du cinéma bis se présentant sous la forme de faux documentaires des sujets jugés choquants, extrêmes, insolites dont la paternité est habituellement attribuée au film Mondo Cane (1962). On pourra de plus citer le fameux Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato (1981) ou encore, plus obscur, Il voulut être une femme de Michel Ricaud (1977) qui traite des opérations de changement de sexe opéré par les personnes transsexuelles. Les derniers cris de la savane se focalise sur les conséquences de l’homme sur la nature et les animaux. Contrairement à beaucoup d’autres qui consistent en un alignement de séquences chocs, ce mondo se révèle être assez bien construit sur la forme avec de très belles scènes montrant des animaux dans leur milieu naturel auxquelles succèdent entre contre-point des séquences de chasse en Europe et en Afrique surtout, mises en rapport avec les traditions et le positionnement des différents peuples et tribus filmées envers la place de l’animal au sein de leur société. Le long métrage verse même dans une veine comique avec des scènes montrant les agissements d’activistes hippies luttant pour les droits des animaux.

Néanmoins le rire cède rapidement la place au dégout lorsqu’arrivent les inévitables scènes-chocs : outre les moments de chasse, plutôt affreux, deux séquences, fabriquées, restent en mémoire : des lions dévorant un touriste ainsi que le meurtre insoutenable, d’un indigène par des mercenaires. À travers la voix off de Georges de Caunes, qui commente les scènes, se trouve dénoncé la violence de l’homme, qui pour assurer sa propre survie se doit d’en faire pâtir son prochain. Les derniers cris de la savane, comme beaucoup de mondo, laisse un goût amer après visionnage. Car malgré toute les tares que l’on peut imputer à ce genre (racoleur, voyeur…), on ne peut pas lui reprocher de laisser indifférent. Plus encore, il offre une réflexion sur les images et l’utilisation que l’on en fait afin de soutenir un certain type de discours. Lorsque Les derniers cris de la savane et les autres films cités ci-dessus sont sortis, ces séquences choquaient. Aujourd’hui, ce type d’images s’est banalisé autant au journal télévisé que sur la toile. Dans ce contexte, le mondo, lieu de brouillage entre le fictif et le réel par excellence, pourrait être un moyen d’acérer son regard de manière critique, sur ce que nous voyons et surtout sur ce qui nous est montré au quotidien.

Il nous reste désormais à remercier le professeur Thibault et la cinémathèque de Toulouse pour cette carte blanche aussi cohérente qu’hétéroclite placée sous le signe de l’Italie. Un grand merci à l’équipe du Brady pour l’organisation de ce formidable événement et pour avoir permis au CinemaClubFR.fr d’y assister !

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