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Murder Death Koreatown de ??? – Critique

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© Murder Death Koreatown

À Los Angeles, après un meurtre dans son voisinage, un homme est persuadé que l’enquête a été bâclée et qu’une plus grande conspiration est à l’oeuvre.

Introduction : vie et mort du found footage

Si la mélancolie, c’est partir à la recherche d’une émotion fondamentale en sachant pertinemment qu’on ne la retrouvera jamais, alors les amateurs d’horreur sont de grands mélancoliques. Non que rien ne fasse plus peur aux vieux routiers comme nous, au contraire : on peut les relativiser autant qu’on veut ou autant qu’on peut, les frissons sont toujours prêts à partir de l’échine jusqu’aux orteils. On peut partir dans une quête sans fin, mais pas dans une quête sans but. C’est le doute qui manque pourtant encore parfois. Le doute que tout ce cinéma soit réel, que les horreurs que l’on conjure par les histoires ne soient pas que des artifices pour nous faire sursauter en attendant que le marshmallow soit cramé à point.

Dans l’horreur, le doute est revenu, fugace, à la fin des années 90. Blair Witch efface le temps d’un souffle l’idée fixe que le mal n’existe que sur pellicule. Il l’invite sur les caméscopes qu’on achète à Wallmart ou chez Darty : il l’invite chez soi, en somme. Pas longtemps. Le doute ne résiste pas aux artifices, et les artifices, même sur un produit pensé et compacté comme Blair Witch, on les compte au moins autant que les analyses de ce nouveau genre qui fait fureur, le found footage. Chaque analyse réduit à peau de chagrin le mystère, et sans mystère, c’est bien connu, pas d’effroi.

Le cinéma est une industrie et toute industrie produit inévitablement ce que la demande lui dicte. Il aura suffit d’une poignée de found footages, peut être même pas une vingtaine sortis au cinéma en France en 20 ans, pour que de partout sonne le glas d’un sous-genre qui aura été boudé aussi rapidement qu’il aura séduit. Le found footage a perdu ce qui faisait son cœur : proposer de l’horreur sans suspension de crédulité. Il a perduré, parfois avec inspiration, souvent en copycat, toujours condamné à retrouver une légitimité qui lui a été ôtée des mains à l’arrachée.

L’introduction est laborieuse mais nécessaire. Le film dont on parle ici n’est rien sans son contexte de (sous-)genre. C’est parce qu’on a dû réapprendre à faire semblant devant des histoires censées être celles de nos pairs, de nos voisins, de nos cousins, parce qu’on doute que le doute n’ait finalement jamais été là, parce qu’on se ment depuis si longtemps, qu’un film comme Murder Death Koreatown est si perturbant.

© Murder Death Koreatown

American True Story

Ne cherchez pas de casting, de crédits, ni même de réalisateur. Murder Death Koreatown s’est forgé seul son histoire comme une chasse au trésor un peu maudite. Tous les ingrédients sont là. Un post sur 4chan d’un anonyme se réclame possesseur fortuit de plusieurs cassettes d’un ancien ami disparu. L’objet des vidéos : un homme, dont on ne verra vraisemblablement jamais le visage, décide de mener l’enquête après un meurtre de voisinage qui lui semble bien plus complexe qu’un simple homicide conjugal. Le post prend une ampleur toute modérée. Quelques photos fuitent, puis une vidéo, puis un site compilant l’ensemble des « preuves » de l’affaire.

Jusqu’ici, rien de bien bluffant : la manœuvre est accessible par n’importe qui et semer des indices anonymes, sur internet, n’a rien d’exceptionnel. Là où le tout prend une toute autre dimension, c’est lorsque le meurtre en lui-même est révélé. Rien de bien fou pour qui s’est forgé sa cinéphilie à coups de tronçonneuses et de démons à exorciser : une femme tue à l’arme blanche son mari après un coup de sang. Bon. Mais l’affaire est une réelle affaire publique. Le film mentionne explicitement un lien internet. Créer un faux site est à la portée de tous. Créer un faux article sur la section « Homicide » du LA Times, beaucoup moins.

Murder Death Koreatown devient soudain un objet de fascination. Le réalisateur-enquêteur du dimanche parcourt les rues désincarnées du Los Angeles qu’on ne voit jamais, celui des immigrés (en l’occurrence coréens) et de ceux qui ne seront jamais connus ni mis en lumière. Il filme ses pieds et enchaîne les cadrages stupides, un régal pour tous ceux qui aiment à rappeler que le found footage n’est pas du cinéma. Pour être honnête, difficile de donner ce crédit à ces images là. Ce qui nous permet au passage de fausser compagnie aux bons usages respectueux du septième art et de sortir son téléphone. À chaque piste, enquête, réflexion du narrateur, on contre-enquête, on croise les informations, et d’un plan à l’autre, nous voilà nous-même sur Google Maps à trianguler des plans filmés et dessinés à la hâte.

© Murder Death Koreatown

Adieu Cinéma, Bonjour Empathie

Voilà donc une histoire dont vous êtes le héros sans clic ni bouton ni page à chercher, mais où l’interaction naît dans notre capacité à vouloir à tout prix se raccrocher au réconfort de l’artifice. Et une réalisation : la suspension de crédulité est devenue, un peu par défaut, un peu pour se protéger du cynisme, un réflexe de cinéphile de genre. Ce réflexe, dont on pensait mimer le geste pour mieux apprécier un film d’horreur devient avec Murder Death Koreatown un geste de défense contre le si-c’était-vrai. Cocasse.

Pendant ce temps, le narrateur continue son investigation amateur – et parler d’amateurisme est un sacré euphémisme. Personne ne lui parle, ou du moins personne ne veut lui parler, et les rares voisins et témoins sont plus ennuyés qu’autre chose par ce quidam qui passe ses journées à vagabonder avec sa caméra, marmonnant quelques théories du complot, affublé d’un air pleutre qu’on lui prête volontiers. Le montage est chaotique, la mise en scène pataude, la narration se noie. Le critique est bien embêté, le passionné s’en fout. Il se noue dans Murder Death Koreatown un enjeu cruel, celui de l’empathie envers un protagoniste qui n’en dégage, soyons honnête, pas une once du début à la fin.

Le cinéma et par extension les histoires sont toujours la chose des grands gagnants et des grands perdants, des acteurs de leur destin ou des victimes des fatalités. Or ce narrateur, sans talent, sans vie et sans nom, fabrique lui-même le matériau de ses fantasmes. Il déplie une rhétorique conspirationniste d’une naïveté touchante si elle n’était pas aussi le symptôme d’une dépression chronique. La sacro-sainte mythologie du film d’horreur devient ici un prétexte pour la fascination que provoque le spectacle de la solitude et de l’auto-destruction.

Les rares personnages annexes sont au diapason de celui qui tient la caméra. Figures de proximité avant tout, Murder Death Koreatown filme ceux qui sont à portée : une petite amie discrète et désolée, un SDF sous colle. On pardonne au film une scène, celle qui veut jouer dans la cour des grands et qui dénote avec le reste, mais c’est peut être aussi celle qui nous rassure, qui nous dit que voilà, c’est faux, on le savait depuis le début, même pas peur, tiens. La suspension de crédulité reprend ses droits, à 99,9 %. On vendrait son âme pour revivre quelques secondes les 0,1 restants.

Murder Death Koreatown est disponible en location pour 2,72€ sur Vimeo.

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Murder Death Koreatown de ??? – Critique
Conclusion
Plutôt que de persévérer à asséner sa mythologie, Murder Death Koreatown se déleste de toutes les informations superflues pour livrer un found footage dérangeant et singulier.
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3.5
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