Ma de Tate Taylor – Critique

Sue Ann, une femme solitaire vit dans une petite ville de l’Ohio. Un jour, une adolescente ayant récemment emménagé, lui demande d’acheter de l’alcool pour elle et ses amis ; Sue Ann y voit la possibilité de se faire de nouveaux amis plus jeunes qu’elle. Elle propose aux adolescents de traîner et de boire en sûreté dans le sous-sol aménagé de sa maison. 

Maggie (Diana Silvers) emménage avec sa mère récemment divorcée dans la petite ville où cette dernière a grandi. Nouvelle vie, nouveau lycée, Maggie est nerveuse… Sans bonne raison de l’être, puisqu’elle se fait immédiatement une bande de copains tous plus beaux et populaires les uns que les autres. Ensemble, ils font ce que font les ados dans les petites villes où on s’ennuie : trouver quelqu’un pour acheter de l’alcool à leur place et picoler dans un vieux terrain vague, conduire pour aller nulle part, fumer des joints. Des trucs de jeunes.

Blumhouse Productions

La fête tourne mal

Quand ils se lient d’amitié avec Sue Ann (Octavia Spencer), une assistante vétérinaire qui accepte de leur acheter des bouteilles avant de leur proposer de venir boire dans sa cave, les choses deviennent tout de suite moins ennuyeuse. La cave de Sue Ann, qui insiste pour qu’on l’appelle “Ma”, devient LE lieu pour les ados qui veulent se la coller sans limite. Elle achète ce qu’on veut, commande une table de bière pong, un sound system, ça danse, ça se roule des pelles; il faut juste ne pas aller en haut, c’est son domaine, “et en ce moment c’est le bordel”. Bienvenue chez Ma, le rêve du lycéen moyen.

Bien sûr, tout part en sucette, et très vite. Sue Ann est dès le début un peu étrange, et devient très vite envahissante, collante, étrange. Le sentiment de malaise va grandissant pendant tout le premier acte du film, et explose pendant le deuxième. Tout va très vite, on se sait pas combien de temps s’écoule entre le début du film et sa fin ; chez Ma, tout se brouille dans les vapeurs d’alcool. Dehors, la petite ville suit son cours. Le film réussit parfaitement à retranscrire l’atmosphère des petites villes et villages de campagne, où tout le monde se connait, et où tout le monde tourne en rond ; ceux qui sont partis et revenus, ceux qui ne sont jamais partis, tous traînent dans les rues ce même sentiment d’échec. La ville entière est une impasse pour ses habitants, impossible d’échapper à son passé, impossible de l’oublier : il passe tout les jours devant nous pour aller au travail. Dans un contexte pareil, la naïveté des jeunes protagonistes semble crédible. Ceux qui ont vécu en zone rurale savent bien à quel point on peut s’ennuyer, à quel point on peut chercher l’attraction, n’importe laquelle. Les tours interminables en vélo ou en voiture, la bouteille d’alcool bue dans un champ ou une carrière, croiser toujours les mêmes personnes depuis qu’on est nés ; les rituels répétitifs où la méfiance n’existe pas, ou très peu. Le plus souvent, il n’y pas de raison de s’inquiéter. Dans le cas de Ma, il y en a.

Blumhouse Productions

Oeil pour oeil

Le film monte très vite en pression, et certaines scènes sont surprenantes de malaise et de maîtrise. Le dernier acte avance très vite, les évènements s’enchaînent sans qu’on ait le temps de se demander si ça fait vraiment sens, ce qui permet à certaines lignes d’intrigue un peu faibles de passer raisonnablement inaperçu. Et surtout, Octavia Spencer est là, au centre du film, magistrale. Son jeu nuancé, entre souffrance, tendresse et froideur, donne au personnage une dimension tragique accentuée par son histoire personnelle révélée durant le film. Un évènement, horrible dans sa banalité, destructeur, et dont les répercussions vont altérer sa vie entière. Ma est terrifiante, mais c’est difficile de ne pas la comprendre ; elle est cruelle, et pourtant on est souvent de son côté. Les monstres sont ailleurs. Sue Ann, en invitant les jeunes à faire la fête dans sa cave, couve un plan de vengeance, mais aussi un plan de rédemption pour elle même : elle est enfin au centre des regards, elle attire la sympathie, elle est la reine du bal. C’est une illusion bien sûr, les jeunes la tolèrent pour l’alcool qu’elle leur fournit, l’utilisent, l’exploitent puis, mal à l’aise, la rejettent quand elle devient gênante. Sue Ann a grandi, mais elle reste seule et sans allié, et cette réalisation blesse autant que le traumatisme qu’elle porte depuis vingt ans. C’est pour venger cette douleur que Ma va transformer la fête en cauchemar.

On regrette la présence de sous intrigues un peu brouillonnes qui ne permettent pas au film d’explorer son propos le plus intéressant : la claustrophobie des petites villes, la douleur de ne pas avoir réussi à s’échapper des traumatismes brûlants de l’adolescence, le pouvoir que peut avoir sur nous les années lycée. La véritable horreur du film est dans l’immense solitude ressentie lorsque l’on réalise que l’on a pas de défenseurs, seulement des ennemis. Les quelques dialogues entre Sue Ann et ses anciens bourreaux sont les moments les plus poignants de ce film qui, si il avait poussé plus loin dans cette direction, aurait pu être bien plus grand que ce qu’il est. Il ne l’est pas, mais il reste divertissant et bien rythmé, et offre à une femme noire le premier rôle d’un film de genre, celui de l’antagoniste qui plus est. Et il offre un regard compatissant sur les rejetés, les perdants, ceux qui n’ont pas de défenseurs, ceux qui n’ont pas eu le privilège de pouvoir être “juste des gosses”. Bienvenue chez Ma.

3.5
Note du film
Conclusion
Ma souffre d'une intrigue un peu brouillonne et d'un propos pas assez poussé même si intéressant ; il vaut cependant le détour pour son sentiment de malaise étouffant et pour le jeu d'Octavia Spencer.

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