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Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile de Joe Berlinger – Critique

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Liz, une mère célibataire tombée amoureuse de Ted Bundy, refuse de croire à ses crimes pendant des années.

Ils adorent le true crime, chez Netflix, et c’est parce qu’ils savent que nous aussi. Sur tous les mediums, le genre fleurit, de la série youtube Buzzfeed Unsolved aux podcasts type My Favorite Murder, jusqu’à ses formes plus extrêmes (audios de la Toy Box Tape ou du suicide collectif de Jonestown, sites de murderabilia où il est possible d’acheter des briques de l’immeuble de Jeffrey Dahmer…). Le géant du streaming l’a bien compris et nous abreuve de ce contenu criminel dont le public a si soif. I am a Killer, Mindhunter, The Disappearance of Madeleine McCann, Manhunt : Unabomber… La liste des séries et documentaires et longue et de qualité variable, et permet au spectateur de plonger dans ce que la société créé de plus noir et inconcevable. En janvier, la plateforme a sorti un documentaire sur l’un des serial killers les plus connus de l’histoire des USA, Ted Bundy. Conversation with a Killer : The Ted Bundy Tapes repose sur des interviews réalisées par Stephen Michaud dans le couloir de la mort, et a revitalisé la fascination du public pour le tueur. Quelques jours plus tard sortait au Sundance Festival Extremely Wicked, Schockingly Evil and Vile, présenté comme une «comédie noire» sur Ted Bundy, racontée du point de vue de sa petite amie, Elizabeth Kloepfer, et réalisée par Joe Berlinger, qui surfe sur une vague Bundy en cette année 2019, puisqu’il a également produit The Ted Bundy Tapes. Netflix a aussitôt acheté les droits du film, et nous voilà.

True crime, vrais problèmes

Le terme de « comédie noire » pour parler de Ted Bundy peut faire grincer des dents, et à raison. On ne parle pas du serial killer fictif du magnifique The Voices de Marjane Satrapi, mais d’un homme qui a réellement vécu et surtout réellement tué. La bande annonce d’Extremely Wicked sort en même temps que The Ted Bundy Tapes, et il semble choquant de voir Zac Efron lancer des clins d’œil à la caméra comme si on était dans High School Musical 4. Il est de bon ton, quand on parle de Ted Bundy, de rappeler à grands coups de marteau combien il était séduisant, sympathique, et combien il ne correspondait pas à ce que devrait être un tueur en série. Son charisme et sa prétendue beauté sont des éléments servant souvent à expliquer la fascination dont il est le sujet, et le grand nombre (toujours croissant) de livres, biopics et autres clips de journalistes se demandant comment, oui comment, est-il possible que quelqu’un d’aussi sympathique ait commis des actes aussi atroces ?

Il semble nécessaire, même si on apprécie le genre, de questionner le pourquoi de notre fascination, et ses conséquences. Ted Bundy a été exécuté il y a maintenant 30 ans. Il voulait être vu, admiré. Il a insisté pour se représenter lui-même lors de son procès filmé et public, ce qui lui a permis de se donner en spectacle devant tous les États-Unis, et a donné une interview peu avant son exécution où, larmes aux yeux, il interprète un rôle pour son public pour la dernière fois. Peu importe l’intérêt qu’il suscite en nous, devrions-nous vraiment continuer de jouer son jeu ? Est ce qu’on ne lui donne pas exactement ce qu’il veut, un culte, un mythe construit autour de lui ? Cette réflexion n’a pas pour but de diaboliser les spectateurs (qui n’ont commis aucun crime) mais d’interroger ensemble notre rôle et notre responsabilité en tant que public. C’est avec ces questions et ces réserves en tête que nous abordons Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile – nommé ainsi en référence au discours de condamnation prononcé par le juge à la fin du procès.

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“Je suis plus connu que Disney World”

Le film ouvre sur une scène d’appel dans un parloir, entre Elizabeth (Lily Collins) et Ted. La scène est entrecoupée de flashbacks baignés dans la lumière dorée des beaux jours du début de leur histoire. Au parloir, en revanche, la lumière est froide et bleutée, et le visage de Ted percé par deux yeux si sombres qu’ils en sont presque surnaturels. D’emblée, on salue la performance de Zac Efron, qui sera impressionnante tout au long du film ; le reste du casting est très solide, avec notamment John Malkovitch dans le rôle du juge Edward D. Cowart, mais Zac Efron met clairement une tête à tout le monde. Il recrée à la perfection l’orgueil goguenard de Ted Bundy, entre l’acteur de théâtre et l’ado insolent qui se moque de l’autorité et de tout le monde autour de lui. Le focus, dès le début, est mis sur son côté supposément très séduisant, et tout au long du film on montrera des jeunes femmes lui souriant en gloussant et en tortillant leurs cheveux ; un lieu commun assez dommage dès qu’on parle du tueur.

Etant basé sur The Phantom Prince: My Life with Ted Bundy d’Elizabeth Kendall (alors Kloepfer), le film prend le parti pris de ce centrer sur la relation Liz-Ted. Un postulat qui peut laisser perplexe, et qui a participé à la réaction un peu dégoûtée face au trailer, qui semblait presque annoncer une comédie romantique. Ce postulat sera en fait la grande force du film pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’il nous évite le voyeurisme qui va de pair avec la reconstitution des scènes de meurtre (une seule est montrée à l’écran, très rapidement), et ensuite parce qu’il créé quelque chose de peu vu dans le genre : un film sur Ted Bundy, mais pas centré sur Ted Bundy.

Pour ces raisons, la timeline est moins détaillée, les détails de ces crimes moins explicités, en tout cas jusqu’aux scènes de procès, reconstituées presque sinon totalement à l’identique. Pour en apprendre plus là dessus, il faudra regarder un documentaire. Ce qui nous intéresse vraiment, c’est Liz, sa lutte face à une culpabilité dont elle n’arrive pas à se défaire, face à un amour qui la détruit et face à la réelle nature de ce qu’elle a aimé. La descente aux enfers de Liz est le réel centre du film, et Ted nous importe peu. On aimerait presque que ce postulat soit poussé encore plus loin, et voir plus de Lily Collins, qui parfois semble un peu reléguée à l’arrière plan, mais que le spectateur n’oublie jamais.

Les vrais captifs

Si le personnage de Ted Bundy est très humanisé, c’est pour une raison qui va heureusement plus loin que sa supposée beauté ou sa non-conformité aux clichés associés au mythe du tueur. Il est humanisé car vu au travers du prisme de Liz, qui se voile la face, passe de déni à dépression, toujours tourmentée par l’idée que l’arrestation de son petit ami est sa faute et qu’elle a ruiné sa vie. Pendant que Ted fait des blagues et lance des clins d’oeil à la caméra pendant son procès, Liz sombre. La conclusion du film n’en est que plus terrifiante, et le dernier discours de Liz n’en est que plus puissant.

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Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile est un bon film, un très bon film. Plus que de regarder en détail l’histoire de Ted Bundy, il pose une question nouvelle : dans cette histoire, qui sont les vrais captifs ? Qui en réchappe, et qui ne se relève pas ? Le vrai captif n’est pas Ted Bundy, même après qu’il est été condamné. Ce sont ses proches, les familles de ces victimes, toutes celles dont il a détruit la vie. Le film est aussi respectueux de ces victimes que peut l’être un biopic sur leur meurtrier. Lorsque se déroule le générique de fin, le spectateur est laissé avec la certitude que l’extrêmement mauvais, l’incroyablement diabolique et le vil sont présents autour de nous, dans nos maisons et nos quartiers, et ne nous laisse pas le loisir de les croire confinés aux sombres frontières de nos sociétés. Le courage du film est là.

4
Note Finale
Conclusion
Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile réussi là où on ne l'attendait pas : à faire un film sur Ted Bundy sans faire un film sur Ted Bundy. En ce centrant sur l'impact de Ted sur la vie de son ex-compagne Elizabeth, le film de Joe Berlinger peint un tableau déchirant et nuancé de l'histoire de Liz, et soulève des questions nouvelles et nécessaires au genre du true crime.

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