Ne coupez pas ! de Shinichiro Ueda – Critique

Le tournage d’un DTV horrifique bat son plein dans une usine désaffectée. Techniciens blasés, acteurs pas vraiment concernés, seul le réalisateur semble investi de l’énergie nécessaire pour donner vie à un énième film de zombies à petit budget. Pendant la préparation d’un plan particulièrement ingrat, le tournage est perturbé par l’irruption d’authentiques morts-vivants…

[ATTENTION SPOILERS : Cette critique dévoile des éléments essentiels à l’intrigue de Ne Coupez Pas !. Afin de garder une surprise totale sur la structure du film, ne lisez cette critique qu’après avoir vu celui-ci.]

Populaires jusqu’à l’overdose à l’aube des années 2010, le film de zombie a vu son monopole s’estomper depuis déjà quelques années, au profit de menaces fantômatiques et autres terreurs insidieuses. Que reste-t-il à raconter dans ce registre après tout ? Le style a certes démocratisé la tendance des films d’horreurs “sociaux”, qui est plus que jamais d’actualité, mais le sujet en lui-même semble avoir déjà été visité en long, en large et en travers. Mais il faut bien dire, Ne Coupez Pas !, OVNI-surprise désormais considéré comme un des plus grands cartons de l’histoire du cinéma indépendant japonais, a plus d’un tour dans son sac pour nous surprendre.

© Les Films de Tokyo

Pourtant, ses premiers instants n’augurent pas du meilleur. Alors qu’il aurait été plus sage de faire monter la sauce pour la suite, Shinichiro Ueda sort ses cartes d’emblée et nous balance son argument marketing majeur dès la première seconde : Un plan-séquence de 40 minutes, celui-là même décrit dans le synopsis du film. Malheureusement, avec son usine déserte pas très esthétique, ses acteurs/actrices cherchant souvent leurs mots et ses astuces de mise en scène trop grossières pour rallonger artificiellement la scène, difficile de s’empêcher de trouver le résultat “cheap”, pour ne pas dire plus. Inutile de dire que ce qui s’apparentait comme un véritable tour de force s’avère être une grosse déception, condamnant presque d’emblée notre opinion sur le reste du long-métrage. A moins que…

Une fois le générique de fin du plan-séquence terminé, une voix crie “COUPEZ !”. Fondu au blanc, puis un carton “Deux semaines plus tôt” apparaît. On retrouve Takayuki Higurashi, le réalisateur du film ayant pété un câble 40 minutes plus tôt, en plein entretien avec une équipe de télévision. Ces derniers désirent créer une nouvelle chaîne intégralement dédiée aux zombies et pour son lancement, veulent réaliser un moyen-métrage en direct et sans aucune coupe. C’est alors que le véritable sens du film s’offre à nous : Ce que nous pensions d’abord être une véritable partie de l’intrigue n’était en réalité qu’un “film-dans-le-film”, fruit du travail de ce réalisateur casse-cou et habitué aux productions fauchées. Très logiquement, toute la seconde partie de Ne Coupez Pas ! sera dédiée à la pré-production et aux préparatifs du plan-séquence en question, du casting à la logistique, pour ensuite s’achever sur ce fameux direct, mais cette fois filmé d’un point de vue tout autre.

© Les Films de Tokyo

Dès lors, notre perception de ces 40 premières minutes change radicalement. Ce que l’on considérait jadis comme des défauts de réalisation (comme la main du cameraman venant nettoyer le sang sur l’objectif, les choix de cadres douteux ou encore les ventre-mous dans la narration) étaient en fait pleinement conscients et planifiés par Shinichiro Ueda, l’envers du décor désormais dévoilé nous permettant de comprendre leur raison-d’être. Par conséquent, en nous immisçant dans le quotidien de ce réalisateur fantasque, interprété avec folie et émotion par Takayuki Hamatsu, nous y découvrons ses passions, ses soucis familiaux, ses angoisses mais également son amour sincère pour le cinéma d’horreur et son envie d’y appartenir, qu’importe la manière, usant parfois de méthodes de tournage et de moyens dérisoires dignes d’un film de la Troma.

Bien plus élégant et travaillé dans sa mise en scène et dans son écriture, cette seconde moitié fait alors preuve d’une émotion qui risque de fortement résonner dans le cœur de bien des personnes, notamment celles et ceux dont le vœu le plus cher est d’évoluer dans cet univers si dense et si exigeant qu’est le cinéma. L’énième reprise d’un univers aussi codifié que celui du film de zombies fait ainsi parfaitement sens et donne à l’oeuvre une figure méta n’hésitant pas à casser ses propres codes tout du long, tel un fan conscient de la sur-représentation du genre zombifique sur grand écran, à la manière de ce qu’Edgar Wright avait apporté il y a de cela presque 15 ans avec Shaun of The Dead.

© Les Films de Tokyo

Ce que Shinichiro Ueda nous offre avec Ne Coupez Pas !, par-delà la performance technique finalement prétexte scénaristique, c’est surtout et avant-tout une lettre d’amour au cinéma d’horreur à découvrir absolument. Ce cinéma aux défauts perceptibles mais qui, par la passion dont il fait preuve dans sa conception, témoigne d’une sincérité récoltant toute notre sympathie. Ce cinéma en marge des grosses productions calibrées, dont le Japon est pourtant habitué. Ce cinéma prônant la création collective et les imprévus miraculeux à même le plateau sauvant parfois une oeuvre entière. Ce cinéma, enfin, dont les failles marquent une indépendance à toute épreuve, bravant parfois tous les risques juste pour le plaisir d’apporter, non sans une générosité extrême, un peu plus de zombies sanguinolents dans un monde sûrement devenu trop sérieux pour cela.

4
Note du film
Conclusion
Dissimulant astucieusement son jeu, Ne Coupez Pas ! mérite votre bénéfice du doute pour réellement se dévoiler. Nostalgique mais pas réactionnaire pour autant, Shinchiro Ueda prône ici un amour dévorant vers une horreur plus innocente, sûrement plus imparfaite mais avant-tout sincère et dénuée de tout cynisme envers son spectateur. L'essence du cinéma d'horreur tel qu'on le connait et qu'on l'aime.

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