[CRITIQUE] « Francesca », réalisé par Luciano Onetti

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A Rome, la population est terrorisée par un psychopathe quinze ans après la disparition de Francesca, fille d’un poète et dramaturge fameux. Les détectives Moretti et Succo sont désignés afin de découvrir l’identité de l’assassin et mettre un terme à une vague de meurtres sophistiqués et barbares.

Depuis les efforts de l’italien Eros Puglieli pour rendre hommage à la trilogie animalière de Dario Argento, le très inspiré Masks (2012) du cinéaste allemand Andreas Marschall lorgnant du côté de Suspiria (1977) ou encore les expérimentations du couple de réalisateurs français Hélène Cattet et Bruno Forzani (Amer en 2010, L’Étrange couleur des larmes de ton corps en 2014), le giallo n’en finit plus de susciter des vocations cinématographiques. Avec Francesca de Luciano Onetti, l’Argentine apporte sa seconde pierre à l’édifice dans l’exploration de ce genre si singulier.

Ce courant majeur du cinéma de genre italien des années 70 se trouve au croisement d’origines littéraires et filmiques. Il puise d’abord dans les romans policiers à couverture jaune – giallo – édités par le groupe de presse italien Mondadori. Puis, il se nourrit du courant du Kriminalfilm allemand qui début dans les années 1960. Initié au cinéma par Mario Bava avec La fille qui en savait trop (1963) et Six femmes pour l’assassin (1964), il trouvera son incarnation la plus fameuse chez Dario Argento notamment avec Les Frissons de l’Angoisse (1977). Le genre constituera un filon s’engouffreront nombre de réalisateurs. Un certain nombre d’oeuvres se distingueront par leurs singularités telles que celles de Lucio Fulci (La longue nuit de l’exorcisme, 1972), de Massimo Dallamano (Mais…qu’avez vous fait à Solange ?, 1972), d’Aldo Lado (Je suis vivant !, 1971) ou encore de Sergio Martino (Toutes les couleurs du vice, 1972).

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Il faut d’abord remercier l’excellent éditeur The Ecstasy of Films pour leur travail sur Francesca (inédit en France). Il vient former le troisième volet de leur collection Profondo Giallo. Cette dernière s’était ouverte avec leur copieuse édition de Qui l’a vu mourir ? d’Aldo Lado. En 2013, Luciano Onetti s’était déjà essayé à une variation sur le giallo avec son premier long métrage Sonno Profondo. Le film quasiment sans dialogues suivait un tueur pris en chasse par le témoin d’un de ses crimes. Le résultat avait peiné à convaincre surtout en raison d’un simple empilement des codes du giallo dépourvu de fond. Francesca était donc censé redresser la barre. Premièrement, le travail en terme de scénarisation et de mise en scène de Luciano Onetti a énormément évolué.

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Sono Profondo ne traitait scénaristiquement qu’une seule caractéristique du giallo (le point de vu du tueur via la caméra subjective). L’intrigue de Francesca (coécrite avec le frère du réalisateur : Nicolas Onetti) se veut davantage fournie. Elle est structurée autour d’une véritable investigation. Il ne nous est pas proposé de suivre un témoin devenu enquêteur malgré lui mais bel et bien la police. Les personnages des inspecteurs Moretti et Succo, chargés d’élucider les meurtres, font dériver Francesca du côté du poliziesco. Il se place aux côtés de gialli atypiques comme La Lame infernale (1974) de Massimo Dallamano, fondé sur un mélange de giallo et de polar urbain.

Pour son premier film Luciano Onetti avait fait le choix de conserver l’Argentine comme unité de lieu. Au contraire, Francesca témoigne d’efforts importants afin d’inscrire l’action dans un cadre typiquement italien. Celle-ci est censée se dérouler à Rome. Difficile à première vue de faire passer les rues et les places d’Azul pour celles de la Ville Éternelle. Le giallo n’est cependant pas un genre avare en lieu de tournage surprenants. En témoigne Tropique du Cancer (1972) d’Edoardo Mulargia qui se déroule à Haiti. Et pourtant c’est un pari réussi tant les décors naturels font aisément songer aux paysages urbains latins. Les lieux de Francesca évoquent les bâtiments filmés par Dario Argento ou Lucio Fulci (Le venin de la peur, 1971).

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Luciano Onetti a bénéficié de la présence à Azul de réalisations de l’architecte Francisco Salamone, d’origine italienne. Ce dernier a doté, au cours des années 1930-1940, plusieurs communautés rurales de bâtiments municipaux. Leur style empruntait à la fois à l’architecture totalitaire (fortement inspirée des constructions mussoliniennes), à l’art déco et au futurisme. L’une de ses créations visible dans le film, le portail monumental du cimetière municipale d’Azul est représentative de ce syncrétisme. La reconstitution de l’Italie des années 1970 se poursuit dans les dialogues des acteurs, tous doublés en italien. Ce procédé était courant dans les gialli de l’époque, les acteurs étant souvent d’origine étrangère dans le cadre de coproductions. Un soin est apporté aux objets, qu’il s’agisse d’une machine à écrire, d’un magnétophone ou d’un téléphone à cadran. Le traitement de l’image accentue ce cachet « 1970 » à travers un grain dosé avec modération et une saturation des couleurs. Ce dispositif tranche de manière forte avec celui de Sono Profondo. La touche seventies y était principalement convoquée par le rajout d’effets envahissants tentant d’imiter les pellicules abimées de cette époque.

Avec Francesca, Luciano Onetti donne libre cours à son désir de recréer le parfait « giallo all’italiana ».  Ce second long-métrage se place plus précisément dans le cadre du giallo de type psycho. Cette sous-catégorie met souvent en scène un tueur perturbé par un ou plusieurs traumatismes. Ce rapprochement s’effectue surtout par l’ambiguïté de l’identité de l’assassin. En effet, Francesca est montrée comme ayant clairement eu des problèmes d’ordres mentaux durant son enfance. Cette attention à la question des enfants-meurtriers n’est pas sans rejoindre le troublant Alice sweet Alice d’Alfred Sole (1976). Du fait de cette volonté assumé d’hommage, les références et les codes respectés de manière orthodoxe  se bousculent au portillon.

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Le tueur prenant en photo l’une de ses victimes en photo évoque celui de Tenebre de Dario Argento. Son style vestimentaire renvoie à celui de Qui l’a vu mourir ?. Les jeux de lumières durant l’une des séances de préparation du tueur rappelle les expérimentations de Mario Bava sur Six femmes pour l’assassin. Enfin, l’utilisation qui est faite de la poupée de Francesca fait songer au pantin mécanique de Profondo Rosso. Mais ces exemples ne sont pas exhaustifs. Tous les détails qui font le giallo au sens canonique du terme sont là : caméras virevoltantes, chansons d’enfants inquiétantes, bouteille de J&B mise en évidence, police dépassée, trauma familial censé expliquer les actes de l’assassin, jeu sur l’architecture, musique dissonante rappelant les compositions de Bruno Nicolai ou d’Ennio Morricone, ou bien dansante, comme celle du générique, invoquant le spectre des Goblin

Le jusqu’au-boutisme dans le désir de coller au plus près du giallo culmine lors d’un flash-black. Ce dernier montre l’un des personnages du film en train de lire un roman des éditions Mondadori. Mais contrairement à Sono Profondo, Luciano Onetti privilégie l’espacement à la surcharge. Une manière de mettre en valeur les moments de bravoures que réserve Francesca. Parmi ces derniers, le film offre une sublime séquence de meurtre prenant place au sein du Teatro Espanol. Sa mise en scène prend des allures de performance théâtrale. Le meurtre est en effet filmé depuis le point de vue d’un spectateur assis face à la scène. Car l’articulation entre l’art dans toute sa diversité et la mort n’est jamais très loin dans le giallo. Mais sans doute cette remarque pourrait t-elle être étendu au film de genre italien dans son ensemble. Un bon exemple de cela se trouve dans le film La Maison aux fenêtres qui rient (1976) de Pupi Avati. Ce long métrage inclassable fait d’une fresque du martyr de Saint Sébastien l’enjeu principal de son récit.

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Luciano Onetti l’a bien compris puisque ce lien fait d’ailleurs partie des vraies trouvailles scénaristiques de Francesca. Les deux influences principales du mode opératoire du tueur se trouvent être littéraire, artistique, voir les deux à la fois. Ainsi, l’écrit, la mythologie grecque (la mise en scène des victimes dont les yeux sont recouverts de deux pièces en argent, référence à la figure de Charon, passeur des enfers, à qui devait être payé une certaine somme afin de passer dans le monde des défunts) et des sujets picturaux récurrents de l’Histoire de l’Art (les amants Paolo et Francesca) se télescopent dans la poésie, à travers l’ouvrage utilisé par l’assassin afin d’appuyer ses crimes : La Divine Comédie de Dante Alighieri. Le meurtre giallesque se trouve alors investi de sa dimension de spectacle total. Dépassant le simple exercice de style c’est donc à un véritable film-hommage que se livre Luciano Onetti. Bien sur, on pourra toujours pointer du doigt un jeu d’acteur par moment assez apathique. Mais ce fait participe à ancrer définitivement Francesca dans une approche très premier degré et respectueuse du genre.

A mille lieu d’une quelconque approche opportuniste, le second film du réalisateur argentin possède une sincérité qui fait plaisir à voir à l’heure ou une posture ironique ou semi-ironique détestable semble dominer les productions actuelles. Certes, on pourra se demander quel est l’intérêt de livrer une copie conforme alors que les fleurons des gialli sont à porté de main. Qu’importe, tant Francesca ne prétend jamais être autre chose que ce qu’il est déjà à savoir un hommage maîtrisé. Il est clair quil n’a pas les intentions du très bon La solitude des nombres premiers (de Saverio Costanzo, 2010) qui lui reprenait l’ossature formelle du giallo afin de narrer une passion amoureuse bouleversée par les traumatismes liés à l’enfance. Luciano Onetti livre ainsi un vrai film de passionné et réussit un tour de force en nous donnant l’impression d’avoir exhumé une petite rareté transalpine oubliée.

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Conclusion

Francesca s’impose donc comme un bon et efficace second long-métrage pour Luciano Onetti, rendant hommage de manière classieuse et modeste au giallo dans son versant psychologique, qui ravira les amateurs du genre sus-cité. Un chant d’amour authentique, trop rare pour ne pas être salué.

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