Compte-rendu Sadique Master Festival 2017 3ème édition

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Si la situation du cinéma de genre en France n’est guère brillante, force est de constater que celle de l’un de ses sous-genres les plus subversifs, le cinéma underground/ extrême, l’est encore moins. Ignoré voir conspué autant par les médias traditionnels que par la presse généraliste dédiée à ce même cinéma de genre – ce qui reste entre nous un comble -, on ne s’étonnera aucunement dobserver que le Sadique Master Festival, organisé depuis 2015 par l’infatigable Tinam Bordage dans sa version physique (le festival a connu également une édition virtuelle), reste pour les passionnés de cinéma déviant le seul événement français entièrement consacré à ce type de productions. Le SM Festival, qui en deux éditions avait vu certaines pointures du cinéma extrême – Marian Dora par exemple – prenait ainsi place en ce week-end du 3, 4 et 5 Mars 2017, au cinéma des Cinq-Caumartin à Paris, pour trois jours placés sous le signe de l’expérimentale, de l’automutilation sous prozac et du gore cradingue. Afin d’attribuer les différents prix du festival, un jury était également réuni, composé de David Scherer, le talentueux maquilleur et créateur d’effets spéciaux derrière une bonne part de la production de cinéma de genre francophone, François Gaillard, réalisateur sous haute influence giallesque des excellents Blackaria et Last Caress (2010) ainsi que de l’organisateur du But Festival (B-movie, trash and underground festival) Alex Diehl.

Vendredi 3 Mars 2017 :

Après le passage ô combien remarqué d’Atroz de Lex Ortega lors de la précédente édition du festival, ainsi que celui de We are the flesh d’Emiliano Rocha Minter, présenté à la dernière édition de L’Etrange Festival, le Mexique revenait en grande pompe pour cette nouvelle édition du Sadique Master Festival, avec la projection de Flesh to play (Mexique, 2016) réalisé par Gamaliel de Santiago (présent lors de la diffusion). A l’instar d’un certain nombre de films passés par une diffusion au SM Festival, le postulat de base est passionnant, mettant en scène les tourments d’un ancien médecin renommé, préservant sa fille née avec une malformation du monde extérieur en capturant et en défigurant des belles femmes afin de lui faire croire que ces dernières lui ressemblent. Les problèmes de projection et de sous-titres ayant eu lieu au cours de la séance (qui font partie des aléas classiques des festivals, et qui ne sont en aucun cas graves, surtout pour un festival comme le SM développé avec l’absence quasi-totale de soutien, et dans lequel la passion prime avant toute chose) font malheureusement assez curieusement écho à l’un des problèmes du film : son aspect légèrement bancal. Le premier long métrage de Gamaliel de Santiago s’avère être un mélange d’excellentes propositions et d’idées mal exploitées (ou bien pas jusqu’au bout). Le rapport à la monstruosité, si il demeure un thème classique, est par exemple excellemment traité, que ce soit à travers le personnage de Roberta, de Tino (une sorte de nain difforme se déplaçant à l’aide de ce qui semble être une roue fixé à un pied de chariot qui constitue l’une des belles trouvailles du film, faisant autant ressortir les possibles influences de Todd Browning – évidemment son Freaks de 1932 – ou comme l’a précisé Tinam lors de l’introduction à la séance, Alejandro Jodorowsky, tant la monstruosité semble ici envisagé sous un aspect bienveillant) et surtout du père, personnage complexe si il en est tiraillé entre sa psychopathie et son amour (au sens propre comme au figuré) pour sa fille, amour dont pâtiront les malheureuses qu’il séquestre.

Les séquences mettant en scène ces dernières dans la pièce de la maison familiale dans laquelle elles sont retenues captives représentent à ce titre l’un des points forts du long-métrage que l’on songe à cette séquence hallucinante dans laquelle le chirurgien remet en place, de manière presque machinale une partie de la trachée d’une des jeune femmes allongées sur sa table d’opération, provoquant son douloureux réveil, à ces plans filmant les victimes paniquées secouant leurs cages (l’usage d’une caméra tremblotante, moyen souvent utilisé afin de cacher la misère, est ici pleinement justifié, au vu de l’urgence de la situation) ou encore cette scène d’anniversaire glauquissime dont je préfère ne rien dire si d’aventure nos lecteurs sont amenés à voir le film. L’isolation de Roberta est quant à elle très bien mise en scène, à base de dessins sur les murs de sa chambre figurant un monde idéal ou de suppression par son père de toute représentation féminine (visages supprimés sur les photos, poupées dont la bouche a été recouvert d’un scotch noir…), accentuant ainsi la sensation d’étouffement provoqué par le long-métrage. Cependant, ces – nombreuses – qualités voisinent avec un défaut de rythme empêchant le film de véritablement décoller, si l’on excepte une ultime scène tranchant par sa violence (encore que l’on ai vu pire dans le cinéma extrême), une qualité d’image variable (des séquences sont sous-exposées empêchant ainsi d’apprécier certains détails en rejoignent d’autres, d’une qualité esthétique certaine) et le sentiment assez fort à certains moment que Gamaliel de Santiago n’ose pas aller jusqu’au bout de son concept. Quoi qu’il en soit, le jeune réalisateur est assurément à suivre. Avec ce premier film, il mets en place un univers ultra-singulier et foisonnant, et c’est avec une impatience non dissimulée que nous attendons ses prochaines productions.

Entre temps était projeté le premier court-métrage de la sélection, Undercover Mistress (2016), réalisé par Giulio Ciancamerla. Lors d’une exposition de photos orientées vers l’univers du sadomasochisme, une femme est pris en chasse par un jeune homme. Elle arrive à s’en débarrasser à l’aide d’un taser et le capture. Lorsque l’homme se réveille, son calvaire débute. Avec une référence subtile des les premières minutes au chef d’oeuvre Profondo Rosso (1975) de Dario Argento, ce court-métrage débutait l’on peut dire sur les chapeaux de roue. Très belle dans sa gestion des lumières rappelant encore davantage l’univers esthétique du giallo, la suite d’Undercover Mistress se dépareille pas, en explorant notamment le thème des apparences et le brouillage des genres, enchaînant les twists de fort belle manière. En somme, une excellente surprise.

Au cours de ces différentes éditions, le SM Festival a habitué les passionnés de films hors-normes à nombre de productions déjantées et dérangées, à la frontière de l’expérimental, que l’on songe à Ana (2015) de Fréderick Maheux ou encore à When black birds fly (2016) de Jimmy Screamerclauz – dont l’un de ses clips, une nouvelle fois cauchemardesque fut d’ailleurs passé deux fois au cours de cette dernière édition -. Pourtant je n’ai pas vraiment souvenir d’un long-métrage ressemblant, même indirectement, au second film projeté lors de ce premier soir, Atmo Horrox (2016, Québec), réalisé par l’humoriste québécois Pat Tremblay. Rédiger un résumé de l’intrigue de ce film hors-norme n’est pas une mince affaire, tant il ne semble suivre aucune règle/logique bien définie (et c’est heureux). Le spectateur se rattachera alors à ce qu’il comprends (ou ce qu’il semble comprendre). Dans le désordre, il y est question d’entités (extraterrestres ?) parlant un dialecte inconnu capturant des êtres humains à l’aide de talons-aiguilles, vouant une passion aux chipolatas, au sein d’une société obsédée par les médicaments. Dans leur quête, ils semblent aidés par des personnages loufoques, à l’instar de ce médecin très porté sur la rédaction d’ordonnance. Le film de Pat Tremblay n’a absolument rien à envier aux long-métrages de notre Quentin Dupieu national, tant l’absurde y est içi poussé à son paroxysme. Si un effort d’analyse concernant Atmo Horrox est tout à fait compréhensible, le film se ressent plus qu’il ne se comprends. Il constitue un réel trip surréaliste sous psychotropes, très immersif, lorgnant souvent du côté de la bande dessinée (par rapport à l’utilisation de couleur extrêmement saturées), dans lequel la raison et la logique ont pris la fuite. A la fois film d’anticipation critique (tous les humains capturés font écho à un type social spécifique), mais également commentaire humoristique grinçant sur les films de genre (multiples références aux films de monstres et aux slashers), Atmo Horrox s’impose comme l’un des films les plus étranges de cette sélection, ne ressemblant à rien de connu. Il va s’en dire que nous aimerions voir plus souvent des films de cet acabit, libérés de toutes contraintes de fond et de forme.

Il convient à ce stade du compte-rendu, de saluer l’organisation du festival, qu’il s’agisse de l’accueil, de la restauration ou encore des trois stands – Uncut Movies, Zeno Pictures et Oh my gore ! avaient fait le déplacement – installés.

Samedi 4 Mars 2017 :

Le lendemain prenait place le temps fort par excellence du festival puisque pas moins de quatre films et deux courts métrages étaient projetés au cours d’une nuit qui s’annonçait des plus dantesques. Cette dernière débuta pourtant en terme de long-métrage de manière particulièrement calme avec la projection du très expérimental Night Kaleidoscope (2017, Angleterre) réalisé par Grant McPhee. Doté d’une atmosphère urbaine cotonneuse et mélancolique rappelant par endroit le Heartless (2009) de Philipp Ridley, le film suit les traces d’un investigateur « psychique » tourmenté (qui apparemment entre en connexion avec les auteurs de meurtres) enquêtant sur des sauvages et fatales agressions perpétrées par un couple adepte du vampirisme. Il semble difficile de reprocher à Grant McPhee de ne rien proposer en terme d’éléments visuels et sonores tant Night Kaleidoscope s’impose d’emblée comme un envoutement de ce point de vue qu’il s’agisse de sa bande-son lancinante ou encore cette photographie dans laquelle la pénombre est traversée de douces lumières colorées, conférant au film un aspect indéniablement immersif, et donnant l’impression qu’il se déroule durant une aube sans fin. Malheureusement, ses atours esthétiques sont déservis par un scénario on-ne-peut-plus hermétique empêchant toute compréhension, même minime, du récit, tout ceci étant renforcé par un jeu apathique de la part des acteurs impliqués, laissant place de manière rampante à un puissant sentiment d’ennui sur la longueur.

Il faut dire que le court-métrage ayant inauguré la soirée – Susan in red (2011) de Franck Giordanengo – contant les déboires d’un couple aisé suite à l’intrusion de deux marginaux dans leur villa, avait frappé fort d’entrée de jeu, à travers une violence sèche et sans concession, sous forme d’hommage à une frange spécifique du cinéma-choc des années 1970, à travers un fond de critique sociale, éculé mais efficace, rappelant des œuvres telles que le rape and revenge Le dernier train de la nuit d’Aldo Lado (1975). Bien qu’il ne put être des nôtres cette fois-ci contrairement à la précédente édition du festival, Marian Dora, nous fit l’honneur d’un message vidéo afin d’introduire la projection de son court-métrage Erotic fantasy. Le style inimitable du réalisateur teuton s’observe dés les premières minutes, qu’il s’agisse de l’atmosphère à la fois fantomatique et putrescente, de l’utilisation récurrente des incestes et autres animaux ou encore cette poésie de tous les instants lorsqu’il s’agit de montrer le tiraillement des corps et des pulsions,, faisant de lui un digne héritier  du maître allemand en la matière, j’ai nommé Jorg Buttgereit (Nekromantik I et II, Der Todesking…).

Suite à ces deux excellentes interludes, la nuit reprit son court de manière fort brutale ma foie étant donné que la second long métrage au programme ne fut rien de moins que le plus dur de la sélection : Sacrifice (Italie, 2017), réalisé par l’énigmatique réalisatrice Poison Rouge. Brillante introspection morbide, le film se focalise sur le retour de Daniel dans la maison familial, lieu de suicide de son défunt père, afin de lentement s’autodétruire à coup de tournevis et autres armes blanches. Doté d’une photographie atmosphérique absolument magnifique (à rebours de ce que l’on pourrait attendre au vu du caractère sordide du sujet), se révèle hautement dérangeant en ce qu’il invite le spectateur à observer (contempler ?) au plus près la mise à mort du corps. Contrairement au dernier des torture-porn sous speed, le malaise est provoqué par le caractère à la fois frontal et doucereux de la mise en scène, épousant chaque effusion de sang. Dans Sacrifice, le gore se mélange de plus à un sous-texte hautement psychanalytique de part le relation trouble que semble entretenir Daniel avec le sexe opposé et, on peut le supposer, avec sa mère, en témoigne cet énigmatique personnage de femme, dont le nom, Ishtar, en référence à la déesse mésopotamienne de l’amour et de la guerre, renforce cette idée de lien primitif, entre elle et l’auto-supplicié, qui devient davantage évident au détour de séquences oniriques lourdes de sens. Dénué de concession mêlé à une sensibilité certaine, Sacrifice repartira avec les prix, bien mérités, du jury et du public.

Les deux derniers longs-métrages de la nuit représentèrent le contre-pied du reste de la programmation. Se présentant comme une parodie du fameux A Serbian Film (Srdjan Spasojevic, 2010), à travers l’histoire d’un étudiant en cinéma amateur de films underground embarqué sur le tournage de snuff movies, Hi8 Resurectio (Allemagne, 2016), réalisé par Stefan Seriecki, proposait un pari aussi tordu que risqué. Et pourtant, étonnamment, et ce malgré le fait que les scènes de sévices occupent les trois quart du long-métrage, les nombreuses piques humoristiques de Hi8 Resurectio fonctionnent, la palme revenant personnellement à cette séquence de réconciliation absurdement guimauve et émouvante entre deux protagonistes venant tout juste d’effectuer un énième massacre sur pellicule. A défaut d’être toujours très cohérent ou qualitatif, le film s’avéra plutôt réussi du point de vu de ses intentions affichées, en plus de donner lieu à de nombreux éclats de rires.

L’avant dernier long-métrage de la sélection (et dernier film de la nuit), était Gutterballs 2 : Balls deep (États-Unis, 2017), suite de Guterballs, quatrième long-métrage de Ryan Nicholson, culte chez les amateurs de gore déviant, qui mettait en scène les exactions sanglantes de BBK (Bowling Ball Killer) au sein d’un bowling fréquenté par deux bandes rivales. Ce second volet change de cap puisqu’il nous immerge au sein du quotidien de la soeur de Lisa, cette dernière ayant été assassiné dans l’opus précédant. A l’annonce du titre au sein de la programmation du Sadique Master Festival, une question restait en tête : Ryan Nicholson allait t-il réussir à aller plus loin dans la débilité filmique et le mauvais goût dans toute sa gratuité ? Réponse : oui. Les personnages possèdent toujours l’intelligence et le charisme d’un mérou, la réalisation est toujours aussi (volontairement) fauchée malgré, reconnaissons le, quelques minimes fulgurances esthétiques, les dialogues et les réactions des protagonistes rivalisent toujours de stupidité et de non-sens abyssale. Le cocktail « sexe outrancier + gore cheap » est toujours de la partie, pour un résultat surement jouissif pour les amateurs de gore potache, mais qui n’en demeure pas moins un summum de bêtise crasse.

Dimanche 5 Mars 2017 :

Le dernier jour du festival était entièrement dédié à la poésie surréaliste et déviante de Bertrand Mandico, artiste unique dans le paysage cinématographique hexagonal. Réunis sous le nom d’Hormona (France, 2015), les trois courts métrages présentés, qu’il s’agisse d’une relecture de la figure de Jeanne d’Arc, devenue pour l’occasion cannibale, dans Y’a t-il une vierge encore vivante ?, d’une bataille autour d’un obscur objet du désir dans Notre dame des hormones ou d’une folie orgiaque dans Préhistoric cabaret, représentent des objets visuels et sonores absolument fascinants et osés de part leurs thématiques, à la croisée de la poésie macabre de Jean Rollin, de l’érotisme trouble de Walerian Borowczyk (Contes immoraux, 1974, La bête, 1975) et de l’inventivité des chantres du cinéma d’animation tchécoslovaque (certains passages de Y’a t-il une vierge encore vivante ? font indéniablement penser au travail de Jan Svankamjer ou encore Karel Zeman), et dont le caractère avant tout sensoriel et organique défie toute tentative d’analyse.

Il ne reste plus qu’à remercier Tinam Bordage ainsi que l’ensemble des personnes ayant permis la tenue de cette troisième édition riche en surprises celluloidées. Rendez vous l’année prochaine  !

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