Ma première rencontre avec le cinéma d’horreur #1

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Si j’avais fait le choix de respecter à la lettre l’intitulé précis de cet article collaboratif, j’aurai probablement entrepris de vous parler de ma première rencontre un tant soit peu marquante avec le genre horrifique, à savoir Profondo Rosso (aka Les frissons de l’angoisse, 1975) de Dario Argento. Néanmoins, en dehors du fait que le courant du giallo auquel le film appartient ne s’inscrit pas entièrement dans le cadre restreint du film d’horreur – bien qu’il comporte, par petites touches des éléments relevant pleinement de ce dernier -, et même si j’étais resté impressionné par certaines scènes de violence aussi viscérales que superbement esthétiques ainsi que par un génie évident concernant la photographie, le montage ou encore le cadrage, les tenants et aboutissements de l’enquête optique de Marcus Daly m’avaient échappés, de même que la profondeur métaphysique du long-métrage, la faute sans doute, à un visionnage trop précoce, à la fin du collège. Bien entendu, je le revis quelques années après, ce qui me permit de l’appréhender de bien meilleure manière. Entre temps, j’avais fait la rencontre d’un autre réalisateur italien, rencontre qui me marqua profondément. Lorsque j’étais plus petit j’avais déjà eu l’occasion de voir des métrages s’inscrivant dans de l’horreur pure – le premier Vendredi 13 de Sean S. Cunningham de 1980 en particulier -, mais ces films n’avaient absolument pas eu un effet transcendant sur moi, ne m’avaient pas imprimés la rétine comme le fit L’aldilà (aka L’Au-delà, 1981) de Lucio Fulci.

Le regretté éditeur Neo Publishing s’était déjà fendu à l’époque d’une d’une salve d’éditions de nombreux classiques du réalisateur romain. C’est en passant les portes de la boutique Movies 2000, anciennement située rue de La Rochefoucauld dans le 9ème arrondissement de Paris (tenu par Jean-Pierre Puters, fondateur légendaire d’une revue française bien connue des amateurs de cinéma « autre ») découverte elle lors de mes errements hors de mon lycée situé alors à deux pas (pour les intéressés, Movies 2000 a désormais fermé pour ré-ouvrir rue Dante dans le 5ème arrondissement sous le nom de Metaluna) que je mis la main sur le dvd de L’au-delà. Je m’étais révélé énormément attiré par le scénario focalisé sur le destin de Liza (campée par une Catriona MacColl impériale qui n’en était pas à son premier coup d’essai concernant le cinéma de Lucio Fulci mais j’allais le découvrir plus tard avec Frayeurs notamment), héritière d’un hôtel à la Nouvelle-Orléans, confrontée à une série d’événements cauchemardesques, et pour cause, l’hôtel en question ayant été construit sur l’une des portes de l’enfer rouverte suite au meurtre brutal d’un peintre tourmenté. Je commençais alors à m’intéresser aux nouvelles d’H.P.Lovecraft et cette histoire de monde infernal percutant de plein fouet celui des des vivants m’avait semblé posséder des résonances évidentes avec les textes de l’écrivain de Providence (le livre d’Eibon, qui apparaît dans plusieurs nouvelles d’H.P Lovecraft est cité dans le film). Soyons honnêtes, j’étais également impatient de visionner les excès sanglants tant vantés par la jaquette du dvd. Fébrile je rentrais chez moi et enfournais la galette dans le mange-disque, prêt à m’embarquer pour un rollercoaster transalpin morbide d’une heure et demie. Je ne fus pas déçu loin de là.

Plus qu’un film d’horreur, je venais de vivre une véritable expérience. L’Au-delà fait partie de ces films pour lesquels la notion de suspension d’incrédulité aurait pu être inventé. J’ai immédiatement été dérouté, comme beaucoup de spectateurs je pense, par l’aspect éclaté de la narration. Une narration paradoxalement logique dans son illogisme par ailleurs (l’une des marques des films d’horreurs de Lucio Fulci) à condition d’accepter de se projeter à l’intérieur de ce qui constitue un cauchemar filmé, dans lequel les repères spatio-temporels et sociétaux n’ont plus droit de cité. Mes yeux se ravissaient devant cette apocalypse fragmentée, expérimentale de part sa mise en scène lancinante et mélancolique, traversée par des éclats de violence d’une rare cruauté, qu’il s’agisse d’un chien rendu fou attaquant sa maîtresse à la gorge ou cet assaut terrifiant de mygales dans une bibliothèque sur le corps d’un jeune homme, qui acheva de me rendre plus arachnophobe que je ne l’étais déjà.

Je me trouvais ainsi plongé au centre d’un film sous forme de cadavre exquis, se situant en dehors de toute raison, et je n’avais aucune envie de m’en échapper. Si les lacérations et autres énucléations parsemant le film m’avait littéralement clouées sur place de part leur absence de concession, je prenais également conscience que le gore était accompagné chez Lucio Fulci d’une démarche singulière, différente d’un simple splater tel que le célèbre Premutos (1997) d’Olaf Ittenbach, fleuron du cinéma trash allemand. Difficile en effet de ne pas être charmé par les instantanés d’onirisme macabre distillés dans L’Au-delà (l’incroyable scène dans laquelle Cinzia Monreale, qui interprète la jeune femme aveugle nommée Emily, se retrouve encerclé avec son chien dans le salon de l’hôtel par une poignée de morts-vivants, magnifiée par la photographie de Sergio Salvati ou encore la séquence de l’acide rongeant les chairs des corps présents dans l’une des salles d’autopsie de l’hôpital présent dans le long-métrage), qui atteindront leur pinacle lors d’une époustouflante scène finale, probablement la plus belle qui m’ait jamais été donné de voir dans un film d’horreur.

Cette manière de lever le voile sur l’intérieur des chairs, de révéler les mystères enfouis sous les corps putrescents, de manière extrêmement choquante mais pourtant empreint d’une grande poésie, me fascina instantanément. L’Au-delà fut la première bobine horrifique à me montrer que le gore ne signifiait pas la négation de toute ambition autre et m’introduit à la passionnante réflexion entretenue par Lucio Fulci au fil de ses longs-métrages (qu’il s’agisse de ses films d’horreur – L’enfer des zombies, Frayeurs, La maison près du cimetière et donc L’Au-delà – ou encore de ses gialli – La longue nuit de l’exorcisme par exemple -) au sujet de l’appréhension par l’individu de l’approche de la mort et de sa gestion du deuil. Le thème pourrait par ailleurs être l’une des clés de lecture de L’Au-delà (Liza est t-elle déjà morte et revit t-elle son passage dans l’au-delà tel un rêve macabre à rebours ?) et ancre d’autant plus le travail du réalisateur italien dans une approche métaphysique. À l’instar de la séquence finale, la mort chez Lucio Fulci ne saurait être envisagée de manière pessimiste, mais constitue une étape inéluctable, rassurante, pour qui sait l’accepter. Après son passage, l’apaisement refait surface.

Visionner L’Au-delà participa également à considérer d’un œil nouveau une figure bien connue du cinéma de genre, désormais popularisée jusqu’au vomissement par une pop-culture l’ayant sacrifiée sur l’autel du rire et du vide scénaristique : le zombie. Bien que la trilogie des morts-vivants de George A. Romero m’avait enthousiasmé, je dois bien avouer que l’approche fulcienne du zombie doit faire partie de l’une des plus marquantes qu’il m’ait été donné de voir au cinéma aussi bien d’un point de vue esthétique que réflexif, avec celles développées par Andrew Parkinson dans son impressionnant Moi, zombie : chronique de la douleur (1998) ou encore par Michele Soavi avec Dellamorte Dellamore (1994). Je me souviens être resté bouche bée devant les maquillages de Vincenzo Tomassi, présentant des morts-vivants dans un état de décomposition plus vrai que nature. J’étais également intrigué par le choix de faire du mort vivant un symbole de l’exclusion sociale (dans L’Au-delà, les malades de la ville sont livrés à eux même dans un hôpital quasiment vide de toute autorité médicale), ne trouvant la délivrance que en dehors des turpitudes de l’existence.

Chaque scène, d’une puissance plastique saisissante, à l’instar de ce plan tout bonnement hallucinant de beauté, sur Cinzia Monreale seule sur une autoroute déserte érigée au dessus de la mer, lors de sa rencontre avec Catriona McColl, était l’occasion de me montrer que quelque chose de plus complexe que le tout-venant en terme de film d’horreur était en train de se jouer. Envoûté par les inoubliables mélopées sépulcrales de la bande-son composée par Fabio Frizzi, je savourais jusqu’à la dernière image cet authentique chef d’œuvre, qui changea de manière déterminante ma relation au cinéma horrifique.

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