Entretien avec Julia Ducournau, réalisatrice du film Grave

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Jamais un film n’aura fait autant l’unanimité au sein de la rédaction du CinemaClubFR. Nous vous avons déjà parlé maintes fois de Grave, notamment avec une interview de son actrice principale, mais le long-métrage a connu un sacré parcours depuis. Alors que le film est désormais sorti depuis un mois en France et connaît un imposant succès, nous avons eu l’honneur de pouvoir rencontrer sa réalisatrice, Julia Ducournau, pour revenir sur ses inspirations, sa vision du cinéma de genre et son interprétation de Grave.

CinemaClubFR : Bonjour Julia Ducournau. Quand vous est venue cette envie de travailler dans le cinéma ? Quel a été votre déclic, ce moment où vous vous êtes dit “C’est ça que je veux faire, et personne ne va m’arrêter” ?

Julia Ducournau : J’ai toujours écrit et j’ai toujours voulu faire ça de ma vie. Depuis que je suis toute petite, j’écris des petites histoires ou des poèmes mais je ne savais pas comment j’allais faire ça de ma vie, comment j’allais réussir à ne faire que ça. Du coup, après le lycée, j’ai d’abord fait une prépa « lettres modernes » mais toujours sans vraiment savoir quel allait être mon métier. Ce n’est qu’après que j’ai entendu parler de La Fémis et étant donné que je possédais déjà un grand bagage culturel et cinéphile grâce à mes parents, ça m’a semblé être une évidence.

Il y a pour moi une telle continuité de geste entre l’écriture et la réalisation que j’aurais eu l’impression de ne faire que la moitié du travail.
— Julia Ducournau, à propos de son film "Grave"

Grave a nécessité 3 ans d’écriture. Était-il important de passer également derrière la caméra pour Grave ? Auriez-vous pu laisser votre bébé à un réalisateur ?

Tout d’abord, il faut savoir que lorsque j’ai passé le concours de La Fémis, je me destinais à une carrière de scénariste. Mais en première année, tout le monde doit réaliser un petit court-métrage. En plus de ça, on est tous fréquemment technicien sur les films des autres, ce qui fait que j’ai pu occuper de nombreux postes. Ça m’a déjà permis de me rendre compte de l’importance de toute l’équipe de tournage, au delà du simple duo « réalisateur/chef opérateur ». Et c’est lors du tournage d’un de mes courts que ça a fait tilt et que je me suis dit “C’est pas possible que quelqu’un d’autre réalise ça”. Il y a pour moi une telle continuité de geste entre l’écriture et la réalisation que j’aurais eu l’impression de ne faire que la moitié du travail.

C’est pour cela que j’écris mes scénarios de manière très précise, de sorte à retranscrire la scène exactement comme je la vois dans ma tête. Ça implique donc de décrire la lumière, les costumes, le son, la musique, les mouvements des personnages… De ce fait, quand mes chefs de poste lisent le scénario sur le tournage, ils savent déjà exactement ce que je veux et cela permet de créer un dialogue entre moi et eux sur comment ils peuvent y mettre leur sensibilité personnelle tout en conservant ma vision.

Grave s’est tourné dans un délai assez court. Les conditions n’ont pas été trop difficiles ?

Le tournage était court oui, mais 37 jours pour un premier film, c’est quand même beaucoup. Après, le film a la particularité d’avoir beaucoup de figurants, d’animaux, d’effets spéciaux et d’autres éléments qui demandent du temps, ce qui fait qu’en cas de prise ratée, on devait tout recommencer depuis le début. Pour la scène de la peinture par exemple, Garance [Marillier] devait se doucher entre chaque prise et forcément, ça te prend de temps. Donc je ne vais pas dire que 37 jours c’était idéal, c’était très serré, mais on a pu réussir à les tenir grâce à de nombreuses concessions que j’ai pu faire avant le tournage. Et en tant que réal, il faut que tu te fixes des priorités sur ce que tu veux vraiment dans ton film.

Avant Grave, vous aviez déjà fait un premier essai dans le format long avec le téléfilm Mange, co-réalisé avec Virgile Bramly et produit par Canal+. Comment ce projet s’est-il mis sur pied ?

Mange, c’était un sacré exercice de style dans le sens où c’était surtout une commande. Le thème et le scénario était écrit par nous-mêmes mais comme c’était un téléfilm, on a dû le tourner en 18 jours avec un budget d’1 million d’euros. Mais vu qu’on ne voulait pas non plus que ça ressemble à une sitcom, il a fallu prendre des décisions lourdes pour donner une gueule au truc, tout en restant dans le timing et dans le budget. C’est pour cela qu’on a décidé de faire quelque chose de bien crade et punk avec des couleurs criantes et beaucoup de sur-exposition, afin de rester dans la thématique du film. Ça nous demandait bien moins de temps d’installation et ça permettait aussi d’apporter quelque chose de trash pour en faire un vrai parti-pris.

(Julia Ducournau sur le tournage de « Mange » / © Canal Plus)
Quand je regarde un torture-porn par exemple, dès les 10 premières minutes je me dis “C’est bon, j’ai vu tout le film”.

Est-ce que vous vous êtes déjà imposée des limites dans ce que vous écrivez, que cela soit dans Mange ou dans Grave ?

Non, jamais. Je ne vois pas l’intérêt d’aller jusqu’au bout uniquement pour la provocation gratuite, ça ne m’intéresse pas. Je trouve ça ennuyeux visuellement et je m’en lasse très vite. Quand je regarde un torture-porn par exemple, dès les 10 premières minutes je me dis “C’est bon, j’ai vu tout le film”.

Comme Saw par exemple ?

Saw, c’est différent. La franchise ne m’intéresse pas, mis à part le premier. Déjà parce que c’est James Wan qui l’a réalisé, mais aussi parce qu’il se rapproche plus du thriller. On y découvre un concept et on ne voit pas de sang avant au moins une bonne moitié de film, sans que cela aille non plus dans le gratuit.

À mon avis, James Wan est surtout bon quand il ne se lance pas dans des franchises parce qu’il a de vraies idées de mise en scène, souvent dès l’écriture. L’idée “du lointain” dans Insidious avec comme influence l’expressionnisme allemand et le cinéma muet, je trouve ça incroyable. Beaucoup de gens critiquent ce changement d’univers mais justement, Insidious c’est une vraie plongée dans des univers complètement différents, chacun reliés par une sorte d’humour léger mais qui arrive toujours à nous angoisser comme jamais.

[ATTENTION SPOILERS] Vous définissez souvent l’histoire de Grave comme une “tragédie moderne”, impression qui est renforcée par sa fin et cette réplique finale qui sonne à la fois comme une note d’espoir mais également comme une fatalité inévitable. Le sous-texte du film est finalement assez pessimiste, non ?

Ce qui est noir en effet, c’est que cette chose que Justine a en elle formate complètement sa nature et elle ne pourra jamais s’en séparer. Mais là où son père peut lui dire une chose pareille, c’est que contrairement à sa mère et à sa sœur, elle a réussi à ne pas répondre à ses instincts primaires. Elle adopte une certaine forme d’humanité, là où sa mère et sa sœur sont à un stade purement animal. Et même si la mère a eu la “chance” de tomber sur le père, qui va se sacrifier par amour pour elle, il ne va jamais l’élever à l’humanité.

Alors que pour Justine, au moment où elle se rend compte qu’elle peut véritablement tuer (notamment pendant la scène de sexe), elle décide de changer le cours des choses et devient quelqu’un d’autre. Cela ne veut pas dire que sa nature va disparaître, mais plutôt qu’elle va être en lutte permanente avec elle-même pour devenir la personne qu’elle souhaite, afin de ne pas être victime de cette généalogie. C’est une vraie quête identitaire pour elle mais cette quête identitaire, c’est également le combat de chacun et de chacune dans sa propre vie. Tant qu’il y a ce combat, il y a de l’espoir. [FIN DU SPOILER]

(« Dans Ma Peau » de Marina de Van / © Unifrance)
Le genre, c’est une famille de cinéma qui passe avant tout par l’image […] sans avoir à l’expliquer […], sans le prendre par la main.

N’avez-vous pas le sentiment que les réalisatrices femmes osent briser bien plus de règles que les hommes dans leurs films, notamment en traitant plus frontalement des sujets jugés “tabous” comme le viol ?

David Cronenberg et Tobe Hooper sont là pour prouver le contraire ! *rire*. Plus sérieusement, le genre en général, que cela soit le thriller psychologique, l’anticipation ou l’horreur pure, est là pour manier le symbole de manière beaucoup plus frontale que peut le faire le drame social ou la comédie. Le genre, c’est une famille de cinéma qui passe avant tout par l’image et l’image permet de manier le symbole sans avoir à l’expliquer par le biais de dialogues, de sorte à s’adresser directement à la partie reptilienne du cerveau du spectateur, sans le prendre par la main.

Les contes de fées par exemple, qui appartiennent également à un certain style littéraire, vont parler de plein de tabous de l’humanité comme l’inceste ou le suicide, par le biais d’images décalées et en dehors de nos réalités. Et tout film de genre, lui aussi, créé son propre territoire et donc, ses propres règles et ses propres symboles.

Pour ce qui est du traitement des femmes, ça me rappelle une question que l’on m’a déjà posée. On me parlait de films comme Trouble Every Day de Claire Denis ou encore Dans Ma Peau de Marina de Van, et on m’a demandé pourquoi les femmes s’emparent-elles du thème du cannibalisme à la première personne alors que les hommes, eux, vont traiter le sujet à la troisième personne, à l’instar de Ruggero Deodato avec Cannibal Holocaust. Je leur ai répondu qu’à mon avis, et cette analyse ne tient qu’à moi, cela a un rapport avec la peau.

La peau, c’est le premier récipendaire du regard extérieur. Le regard des autres sur la peau des femmes est, les trois quarts du temps, un fantasme. Un regard sexualisé ou victimisant. On est dans une société où le regard du corps des femmes est fait de telle sorte à ce qu’il n’approche pas de la vérité. Ce n’est donc pas un hasard si ces femmes aient tout simplement envie de déchirer cette peau, souvent de manière violente. Je comprends ce besoin, et je l’ai aussi, d’ouvrir cette peau et de se mettre à vif pour en changer. Ou au moins détruire celle-là, qui ne nous correspond pas et qui ne correspond qu’à un fantasme extérieur.

Cela aurait donc été difficile de laisser la réalisation de Grave à un homme ?

Je serais incapable de répondre à cette question étant donné que dès l’écriture du film, je ne me suis jamais demandé si j’allais laisser la réalisation à quelqu’un d’autre. De plus, je n’aime pas distinguer les réalisateurs des réalisatrices. On est tous des cinéastes et on fait les films que l’on veut et peut. Moi-même, je pense que je serais bien incapable de faire un film comme le fait Gaspar Noé, non pas parce que c’est un homme, mais tout simplement parce que c’est Gaspar ! *rire*

Je n’aime pas distinguer les réalisateurs des réalisatrices. On est tous des cinéastes et on fait les films que l’on veut et peut.

Vous avez scénarisé tous les films que vous avez réalisé jusqu’à présent. Voulez-vous rester sur cette optique ou bien, si l’occasion se présente un jour, voudriez-vous réaliser le scénario de quelqu’un d’autre ?

Pour l’instant, je préfère écrire mes films mais je n’en suis qu’à mon tout premier long-métrage alors il ne faut jamais dire jamais. Ce qui est sûr, c’est que mon prochain film, qui est en préparation, c’est moi qui l’écris et je pense que ça sera également le cas pour celui d’après. Mais on ne sait jamais ce qui se passera à l’avenir. Disons que c’est un exercice bien différent, bien plus “américain”. C’est très rare de voir des auteurs-réalisateurs là-bas alors que c’est presque une norme en France. Tu deviens un technicien, avec toujours ta sensibilité et ta vision, mais que tu utilises de façon très différente.

(©Nicolas Busser / Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg)
[Sur un tournage], c’est toi, le capitaine du navire. C’est quelque chose que j’ai eu du mal à embrasser au début.

Quel est le meilleur conseil que vous pourriez donner à une personne désirant faire du cinéma en France ?

Il y en aurait beaucoup mais la première chose indispensable, c’est d’avoir des convictions et de croire en ce que tu veux proposer. Il y a tellement d’étapes à passer et tellement de personnes à convaincre que si tu ne crois pas en toi, personne ne le fera. Si tu te mets à t’ébranler et à douter, les gens n’auront pas confiance. C’est bien de douter, mais il faut que cela soit un doute constructif et surtout, il faut que tu te ressaisisse très vite car c’est toi, le capitaine du navire. C’est quelque chose que j’ai eu du mal à embrasser au début.

Je me souviens, pendant le tournage de Junior, mon premier court-métrage, les propriétaires de la maison dans laquelle on tournait sont passés me voir et m’ont demandé “Alors, c’est vous le capitaine du navire ?”. Je leur ai répondu “Non non, vous savez, c’est un effort commun”, tout en étant un peu gênée. Juste après, mon accessoiriste s’est limite à moitié énervée et m’a dit “Ah non Julia ! C’est toi le capitaine du navire, on en a vraiment besoin !”. Sur le coup, ça m’a fait marrer mais elle avait raison. Tu as besoin de savoir où tu vas. Un tournage, c’est des rythmes très effrénés et des sacrifices difficiles à faire, et les gens ont besoin de faire confiance en quelqu’un qui croit en ce qu’il fait. Il faut l’accepter.

Merci à Julia Ducournau et à son équipe d’avoir accepté cet entretien. 

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