Entretien avec Eli Roth, d’amour et de chair fraîche

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On ne présente plus Eli Roth. L’Ours Juif de Inglourious Basterds réalisé par Tarantino, l’auteur des deux sympathiques Hostel ainsi que Cabin Fever… A l’occasion de la sortie de Knock Knock et Green Inferno, nous avons pu rencontrer le cinéaste à Deauville dans la Villa Kiehl’s aux côtés des sites http://leschroniquesdecliffhanger.com et http://mondocine.net/. Voici la retranscription de notre rencontre.

Tous vos films sont similaires dans la narration. Il y a toujours deux parties : la débauche et la punition des personnages pour ce qu’ils ont fait. D’un point de vue religieux, pensez-vous que des pêcheurs, des américains arrogants comme eux doivent être punis ? Êtes-vous un pêcheur vous-même ?

J’aime bien mettre des personnages dans des positions extrêmes et je ne les catégorise pas comme bons ou mauvais. Ce n’est pas mon rôle de les juger, je veux juste qu’ils soient honnêtes. Pour le rôle de Keanu Reeves, il est très malheureux dans son mariage même si l’on a l’impression qu’il a le mariage parfait, avec sa femme et ses enfants. Si vous regardez de plus près, vous vous rendez compte que sa femme et lui ne font pas l’amour et quand il essaye d’en parler, sa femme s’énerve et il s’excuse. Ses enfants se moquent de lui, et le traitent comme s’il était leur employé. C’est la fête des pères et le catalogue de sa femme arrive. La décoration féminine domine la maison, et sa famille ne reste pas avec lui pour la fête des pères. Toutes ces choses s’accumulent lorsque ces filles se présentent et lui disent qu’il est cool, sexy et font l’amour avec lui, puis toutes ses erreurs ressortent. Il essaye ensuite de les chasser, et ne réalise pas qu’il est malheureux dans son mariage. Et si vous prenez le hack d’Ashley Madison, il révèle 37 millions d’hommes qui payent pour tromper leur femme. C’est le monde dans lequel nous vivons : plus de 10% de la population américaine. Ces gens ne sont clairement pas satisfaits dans leur mariage et au lieu de se confronter à la réalité, ils payent pour tromper leur femme et tout le monde le sait grâce à internet. On peut voir qui sont ces 37 millions de personnes, où ils vivent, leurs informations bancaires, leurs préférences sexuelles, c’est complètement fou ! Le personnage de Keanu ne pense pas ainsi. Ces filles ont plusieurs coups d’avance. Elles ont vu ce dont les hommes sont capables et savent que les photos d’Evan et sa famille ne reflètent pas la vérité. Et finalement, ces filles n’ont jamais existé, Keanu les invente pour détruire sa maison. Dans Green Inferno, les personnages font comme s’ils voulaient sauver l’Amazone mais s’en contrefichent en réalité. Ils veulent être retweetés et trending, c’est tout ce qui importe à leurs yeux. Ils ne souhaitent pas aider la situation mais bien être connus sur la toile. Leur victoire est le RT de CNN et leur présence sur Reddit. Ils ne le font pas pour les bonnes raisons et se fichent des personnes qu’ils sont sensés aider. C’est ce que je vois arriver, notamment avec Kony 2012 et les publications de Justin Bieber et Rihanna qui se révoltent, et deux semaines plus tard les Pussy Riot. Il y a toujours un nouveau hashtag et tout le monde utilise les réseaux sociaux pour montrer qu’ils sont meilleurs que les autres et parce qu’ils se sentent mal de mettre du foodporn sur instagram ou des photos en bikini. Je pense qu’il y a beaucoup de mensonges, même si certains sont vraiment impliqués pour des causes. La majorité fait ce genre de choses parce que c’est facile de cliquer sur un bouton. Je ne juge pas mais c’est mon commentaire sur ce que je vois arriver.

the-green-inferno-photo-508a97e0377f2Dans vos anciens travaux, vous vous êtes fait connaitre pour votre côté gore avec beaucoup de violence physique et de sang. Dans Knock Knock, vous changez de type de violence en la rendant psychologique. Entre psychologique et physique, quel est le type de violence le plus dur à filmer ?

Nous avons eu des problèmes pour tourner les scènes de violence dans Green Inferno parce qu’au Pérou, beaucoup de matériel – des bouts de cadavres, des têtes – a été saisi à notre arrivée. Du coup, nous avons dû improviser avec du raisin, de la nourriture. Mais il y a toujours une forme de difficulté pour tourner. Dans Green Inferno, il y a tant de sang et de gore, alors que dans Knock Knock il n’y a pas une seule goutte de sang qui est versée. Je voulais montrer autre chose dans Knock Knock, puisque c’est un type d’histoire différent. C’est comme une pizza avec trop de fromage, trop de sauce.

C’est bon, mais il faut équilibrer les ingrédients. Toute histoire doit avoir la bonne quantité de fromage, sauce, pâte et garniture. Knock Knock, c’est un jeu d’échecs, des chaises musicales. Keanu dit non mais ses pieds continuent d’avancer et ces filles font tout ce qu’elles peuvent pour le manipuler. Il y a une autre idée qui m’intéresse, c’est que l’art n’existe pas. Qu’est-ce que l’art ? Est-il hérité de la valeur de l’objet ou est-il de l’art parce que quelqu’un dit que c’est de l’art ? Aux États-Unis, Hostel a été considéré comme trash et pornographique alors qu’en France, il a été appelé le meilleur film américain de l’année et Coyote Cinema l’a nommé meilleur de la décennie. C’est pour ça que j’adore la France, « Vive la France », les critiques tels que Mad Movies ont été incroyables avec moi. C’est intéressant comme un film peut être considéré comme trash et pornographique par certains et une œuvre d’art par d’autres. J’aime ça, et je me fiche de ce qu’ils peuvent dire. Je veux simplement raconter une histoire. Ma mère est peintre et j’ai toujours trouvé fascinant que certaines de ses peintures puissent aller dans des galeries pour certains alors que pour d’autres pas du tout, parce que ça n’a aucune signification pour eux. C’est une idée effrayante parce que tout ce que vous avez chez vous et que vous considérez précieux comme des photos ou de l’art est insignifiant pour d’autres personnes.

Est-ce que tourner avec une star telle que Keanu Reeves a changé votre manière de réaliser ?

Non. Je veux toujours choisir les meilleurs acteurs possibles et mes films précédents ont bien marché avec de bons acteurs. Je n’avais pas besoin d’une star mais j’aime beaucoup Keanu parce qu’il comprenait le script. Evan est un personnage qui a atteint son pic dans les années 1990, ce qui n’est pas sans rappeler Keanu. On assiste à une Keanussance avec notamment John Wick. C’est l’une de ses meilleures performances d’acteur et c’est son premier rôle en tant que père. Il est comme Paul Newman ou Clint Eastwood, avec une superbe carrière. Ce que j’aime beaucoup avec Keanu c’est qu’il est vulnérable et en phase avec ses émotions. J’ai travaillé avec des stars de cinéma telles que Brad Pitt, Russel Crowe, Christoph Waltz, Diane Kruger, et je sais comment travailler avec eux maintenant parce que c’est facile. Ils sont très intelligents, et vous devez avoir votre script prêt et comprendre les personnages sous tous leurs angles. Je me sentais prêt pour travailler avec Keanu et il voulait que je le pousse. Je pense que c’est un acteur incroyable et que c’est l’un des meilleurs moments de sa carrière. Je me sentais chanceux de l’avoir eu avec moi et ça ouvre des portes : une fois que vous avez eu Keanu, tout change. Le film fonctionnait et notre budget tenait, mais une fois que Keanu est arrivé, on a atteint un autre niveau.

The Green inferno rothIl y a des films d’horreur et des thrillers basiques, et les vôtres. Vous mettez toujours quelque chose pour penser, une idée, un message. Quel est le message de Knock Knock ?

Ce n’est pas mon travail d’imposer ma moralité. Je laisse les personnages être honnêtes et faire ce qu’ils font. Si vous regardez une comédie ou un drama, vous aurez toujours la même réaction, voire plus puissante à chaque vue. Avec les films d’horreur, le film perd de sa puissance à chaque vue puisqu’ils sont moins effrayants. Même si Knock Knock est un thriller, vous ne choquez pas la personne de la même manière, et c’est pour cette raison que vous devez donner des idées aux spectateurs pour réfléchir aux autres visionnages grâce à des détails, des indices. Pour moi, le film parle surtout du cas où vous faites une erreur et vous détruisez tout ce que vous avez construit, mais aussi de la manière dont

les personnes ne se confrontent pas au malheur dans leur vie. Si vous ne vous confrontez pas à un problème, il finira par sortir. Lorsque vous êtes dans une relation, vous pouvez agir comme si tout allait bien puis vous faites quelque chose et vous rendez compte que vous êtes en colère mais que vous ne le dites pas. C’est ce que je vois arriver, je ne dis pas que c’est bien ou mal.

Green Inferno sort en direct-to-VOD et pas au cinéma en France. Quel est votre point de vue sur cette évolution ? Pensez-vous que c’est le futur de la distribution ?

J’ai entendu qu’en France une chaîne de cinéma ne prendra pas le film parce qu’il était trop violent, et c’était la décision d’un seul homme. Je n’ai aucun problème avec l’e-cinéma, mais je pense que c’est triste pour les fans du genre de ne pas le voir sur un grand écran. Si j’étais en France, je protesterais contre cette chaîne et la boycotterais. Mais c’est aux fans de faire ça, je ne fais pas partie de la culture ici. Knock Knock sort dans dix villes et en VOD aux Etats-Unis parce que plusieurs distributeurs pensent que le sexe était de trop. Keanu Reeves qui fait l’amour avec deux femmes qui font semblant d’être mineur est considéré trop perturbant. Pour sortir un film aux Etats-Unis, vous devez payer 30 à 35 millions de dollars. Il doit donc faire 70 millions de dollars, ce qui est plus compliqué si Ant-Man sort en même temps avec toute la publicité qu’ils ont. Il y a quatre sorties majeures chaque week end. Si vous avez un film dont le sujet est sombre et tordu, avec Keanu Reeves mais pas un film d’action où il sauve le monde, mais où il baise deux filles, les gens deviennent nerveux. La VOD permet aux films de sortir, mais ça n’est pas nécessairement la réponse à tout.

Vous avez dit dans une interview précédente que vous êtes un fan de Dawn of the Dead de Romero et que vous aviez vu Alien plus jeune. Dans tous vos films, les méchants sont uniquement des êtres humains sauf dans Cabin Fever. Ne voulez-vous pas créer votre propre monstre ?

Et bien, pourquoi pas si j’ai l’histoire, mais je suis juste intéressé pas les histoires qui m’intéressent. Elles doivent être réalistes : Cabin Fever était une maladie, Hostel des gens qui payent pour torturer quelqu’un, Green Inferno des gens qui font semblant de s’impliquer dans une cause dont ils ne connaissent rien et protègent des gens qui ne veulent pas forcément votre protection. Dans Knock Knock, c’est comment vous pouvez ruiner votre vie par une simple mauvaise action. Nous faisons ça avec CrypTV, ma nouvelle société digitale. Nous créons des personnages en les envoyant sur internet pour voir ce qui arrive. C’est amusant. Mais je créerai avec plaisir un nouveau personnage, quand je l’aurai.

Un énorme merci à notre rédacteur Martin Hervieu pour sa traduction.

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