Entretien avec Daniel Cohen, directeur général du Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg

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10 ans. Une date symbolique que le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg s’apprête à fêter dès le 15 septembre et ce, jusqu’au 24 septembre 2017. Une édition forcément très spéciale, remplie de projections très attendues et d’événements ambitieux, que le CinemaClubFR couvrira dans son intégralité. Mais avant le début des festivités (qui seront ouvertes par la projection de Ça d’Andy Muschietti), nous avons pu nous entretenir avec Daniel Cohen, directeur général et programmeur du festival depuis son lancement.

CinemaClubFR : Bonjour Daniel Cohen. Avant-toute chose, pourriez-vous nous présenter ce qu’est le FEFFS et nous en faire un bref historique ?

Daniel Cohen : Le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg a débuté en 2008, après avoir réalisé auparavant deux autres festivals uniquement dédiés aux rétrospectives. Le premier, le Hammer Film Festival, a été créé en 2006 et portait sur les films des studios de la Hammer. Le second, en 2007, était axé sur la science-fiction, l’anticipation, le space opéra et les films de monstres japonais. Puis en 2008, on a décidé de créer une compétition de films fantastiques européens avec un jury de professionnels. Pour la première année, six films étaient en compétition et le jury était alors composé de Lamberto Bava, Caroline Munro, Philippe Nahon ainsi que de Jean-François Rauger.

Depuis, le festival s’est développé. Il dure désormais 10 jours, la compétition s’est ouverte à l’international, une section dédiée aux films « crossover » s’est ajoutée, des séances de minuit, des court-métrages, des rétrospectives et enfin, des événements divers qui ponctuent tout le festival. Le plus connu est bien sûr la Zombie Walk, que l’on a lancé en 2009, mais il y a également des projections plein-air, des expositions et de nombreuses autres choses au plein cœur de la ville de Strasbourg.

Quelle fut la volonté de départ du festival ?

Au tout début, la volonté était de pouvoir montrer des classiques qui nous tenaient à cœur et que l’on voyait très peu sur grand écran. Je suis de la génération qui a pu découvrir ce genre de films à la télé et mon objectif était d’enfin pouvoir les diffuser dans une salle de cinéma.

Puis, au fil des années, je me suis rendu dans divers festivals en Europe (comme celui de Sitges, Barcelone ou de Bruxelles) et je m’apercevais qu’il y avait une énorme quantité de nouveaux films de genre qui n’étaient tout simplement pas visibles en France. On a donc eu cette idée de compétition européenne, d’autant plus que l’on voyait venir toute cette nouvelle vague de cinéma nordique et espagnol. Il y avait vraiment de la matière et ça nous a tout simplement donné l’envie de mettre en valeur ces films que l’on a de mal à voir en temps normal.

(Affiche de la première édition du FEFFS / © Les Films du Spectre)

A partir de quand débute véritablement le processus de lancement du prochain festival ?

Ça ne s’arrête jamais ! Organiser un festival, c’est une grosse machine administrative qui comporte beaucoup de paperasses et de dossiers. En dehors de ça, on reçoit des films toute l’année, on se déplace dans divers marchés du film pour en voir d’autres, il y a également la préparation des événements, des rétrospectives, les demandes d’autorisation à effectuer, la communication… En plus de ça, le festival s’est ouvert au média du jeu vidéo donc il faut aussi que l’on se concentre sur ce domaine, en particulier sur ce qui touche à la réalité virtuelle, qui est un média tout nouveau et surtout très prisé. Bref, c’est clairement pas une mince affaire et il faut prendre le temps qu’il faut pour pouvoir perpétuer un festival comme le nôtre.

Parlons désormais de la sélection des films, qu’ils soient longs ou courts. De quelle manière s’effectue-t-elle ?

On a une petite équipe dédiée à la programmation, qui visionne tous les films potentiels, qui en discute et qui prend une décision sur ce que l’on retient ou non dans la sélection. On peut soit nous soumettre directement des films ou alors on va directement les chercher par nous-mêmes. Bien sûr, il y a également beaucoup de contraintes. Certains films que l’on aimerait avoir ne sont par exemple pas prêts à temps ou alors d’autres préfèrent avoir un distributeur français en amont avant de le diffuser.

Il y a différents cas de figure et on doit composer avec tout ça pour aboutir à une programmation dont nous sommes fiers. On est loin d’un gros festival comme celui de Sitges ce qui fait que l’on a moins de compromis à faire. Dans tous les cas, les films que l’on sélectionne chaque année ne sont que des films que l’on a vraiment voulu montrer.

En ce qui concerne la venue des invités, comment cela s’organise ? Par le biais des contacts au fil des années ?

Ça dépend. On avait déjà pu rencontrer certains invités d’honneur dans le cadre d’autres festivals mais il y en a aussi d’autres avec qui ça n’a pas été le cas, comme William Friedkin cette année. Heureusement, le FEFFS commence à avoir une certaine ancienneté. On a déjà eu la chance d’accueillir entre-autres Roger Corman, Joe Dante, George A. Romero, Tobe Hooper ou encore Dario Argento, ce qui fait que quand on envoie une invitation à un réalisateur, il voit que d’autres sont déjà venus avant lui et ça peut le rassurer.

Parfois, il peut aussi arriver que certaines personnes que l’on veut inviter ne soient pas disponibles mais de manière générale, il faut tout simplement essayer. L’expérience nous a prouvé que certaines personnes que l’on osait pas inviter sont finalement bel et bien venues.

(Dario Argento, invité d’honneur du FEFFS 2016 / © Les Films du Spectre)

Entre Gérardmer, l’Etrange Festival, le PIFFF, Hallucinations Collectives et bien d’autres, le choix en matière de festival de genre en France devient de plus en plus important. Quelle est votre ressenti face à cette prolifération ?

Pendant longtemps, le cinéma fantastique n’avait pas de place pour être visionné et maintenant, il est vrai que ce genre a de plus en plus de visibilité. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il est très difficile pour ces festivals (qui ont chacun leur ADN propre) d’avoir des soutiens institutionnels ou financiers car les recettes ne sont pas aussi importantes qu’un festival de musique par exemple.

Parallèlement à ça, bien qu’un certain style de cinéma fantastique a su devenir mainstream grâce aux studios, c’est toujours compliqué pour les films indépendants d’accéder au grand écran. De plus en plus de films sortent chaque semaine, ce qui fait que les distributeurs restent très frileux en ce qui concerne ces films « sensibles ». Il faut également ajouter à cela le problème du piratage et surtout l’arrivée des plate-formes VOD ou S-VOD qui font également des acquisitions de leur côté et qui, donc, ne passent pas en festival.

La bataille n’est pas du tout gagnée pour défendre le cinéma de genre et tant mieux qu’il y ait plusieurs festivals, qu’ils le fassent ! C’est un cinéma qui a besoin d’être soutenu le plus possible et vaut mieux être trop que pas assez sur ce front là.

Le FEFFS, comme son nom l’indique, met également l’accent sur sa dimension européenne. Cette valeur est-elle capitale pour la ligne à suivre du festival ?

Comme je le disais plus tôt, la compétition était à la base exclusivement dédiée au cinéma européen. Depuis, on s’est développés mais on reste les seuls en France à toujours décerner un prix européen, puisque l’on a adhéré à ce qui s’appelle l’EFFFF (European Fantastic Film Festivals Federation). De nombreux festivals prestigieux en font partie (Neuchâtel, Bruxelles, Amsterdam…) et chaque festival décerne son Méliès d’Argent. Puis, chaque Méliès d’Argent va concourir pour le Méliès d’Or, qui récompense le meilleur film européen. C’est une compétition prestigieuse qui date de plus de 30 ans et quand on a découvert qu’aucun festival de France n’en faisait partie, on s’est dit « Pourquoi pas nous ? ».

Au fil du temps, des liens doivent se créer avec certains festivals dans le monde, non ?

Bien sûr. Le travail avec des festivals étrangers, ça a été une source d’enrichissement extraordinaire pour moi parce qu’on se rend compte que nos problématiques de production sont strictement les mêmes que cela soit en Italie ou en Espagne. Il y a des spécificités pour chacun mais on se sent quand même moins seul *rires* ! Mais effectivement, ça permet aussi de mettre en place des collaborations. Par exemple, ça peut nous arriver de se partager des invités, des billets d’avions, des copies de films, certains de nos sous-titres également. C’est des bonnes pratiques que l’on entretient entre nous tous et il est vrai que le fantastique est un des seuls styles de cinéma où l’on retrouve une telle solidarité pour une passion commune.

(Projection plein-air de Gremlins en 2015 / © Les Films du Spectre)

Dans le cadre de rétrospectives, que cela soit autour d’un réalisateur ou d’un thème en particulier, le choix des films proposés est souvent très pointu et certains sont même plutôt rares. De quelle façon effectuez-vous la sélection de ces films et surtout, arrivez-vous à tous les récupérer dans des qualités optimales ?

C’est un véritable boulot d’archéologue ! Tout d’abord, il faut évidemment trouver une programmation équilibrée entre films connus et moins connus et qui peut plaire à tous. C’est le boulot classique d’un programmateur. Ensuite, il faut réussir à trouver les ayant-droits. Enfin, il faut trouver les copies et il peut nous arriver d’avoir certains films uniquement au format pellicule 35mm. La majorité des films sont désormais numérisés ou disponibles en DCP mais pour d’autres, comme ExistenZ cette année ou bien les films de la Nuit Excentrique, il a fallu récupérer les copies d’origine directement de la Cinémathèque Française.

La grande force du FEFFS, outre sa programmation cinéma, c’est sa grande diversité en matière d’événement spéciaux en plein cœur de la ville de Strasbourg. D’où-est venue cette idée et comment ses événements se mettent-ils en place ?

Ca s’est vraiment fait au fur et à mesure et c’est toujours une idée qui en amène une autre pour, au final, aboutir à ce genre d’événements phares. Notre première Zombie Walk s’est organisée juste pour déconner. On voyait plein de vidéos de Zombie Walk ailleurs dans le monde et on trouvait ça tellement décalé, presque sale gosse, qu’on s’est dit « Allez, faisons ça à Strasbourg ! ». C’est une ville tellement historique que l’idée d’organiser ça un Samedi après-midi en plein centre-ville nous a directement emballée. On ne savait pas si ça allait être bien reçu mais ça a été un tel succès qu’on l’a perduré chaque année, jusqu’à devenir la plus grande Zombie Walk de France !

C’est pareil pour le Village Fantastique. A la base, on avait juste eu l’idée de créer un véritable lieu de rencontre pour tous les festivaliers, afin que les gens ne dispersent pas directement après les séances. Puis c’est devenu un lieu où les gens peuvent boire un verre, discuter des films qu’ils ont vu, acheter des affiches ou des bouquins… Même chose pour les projections plein-air. Strasbourg est remplie de lieux magnifiques donc on a organisé un cinéma en plein-air au pied de la cathédrale pour partager ça au plus grand nombre. L’idée est de toujours diffuser un film très « années 80 » et en VF afin de rassembler un maximum de personnes. L’année dernière, on a diffusé Jurassic Park et on a pu réunir 4000 spectateurs ! Il y a une vraie émotion dans le fait de diffuser un tel film devant tant de monde.

En 10 ans, quel est l’événement dont vous êtes le plus fier ?

L’événement incroyable de cette année, selon moi, c’est vraiment la venue de William Friedkin à Strasbourg en tant qu’invité d’honneur. J’ai été traumatisé par L’Exorciste lorsque je l’ai vu gamin et Sorcerer a toujours fait partie des films que je voulais absolument programmer dans le cadre du festival un jour. Moi qui l’avait découvert à l’époque sur le tard dans une copie pourrie, je suis vraiment très heureux de pouvoir le diffuser en version restaurée, le tout précédé d’une master-class avec le réalisateur. Concernant les événements extérieurs, j’aime également beaucoup l’idée de la séance drive-in avec Christine de John Carpenter. C’était le film parfait pour coller avec ce contexte, un peu comme pour notre diffusion des Dents de la Mer dans les bains municipaux l’année dernière.

Un grand merci à Daniel Cohen d’avoir accepté de répondre à toutes nos questions à quelques jours du lancement du festival.

Retrouvez toutes les informations sur le Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg sur le site officiel : strasbourgfestival.com

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