Entretien avec Coralie Fargeat & Matilda Lutz, réalisatrice et actrice principale de Revenge

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L’année 2018 s’annonce d’ores-et-déjà riche en propositions en matière de cinéma de genre français. Alors que des films audacieux comme La Nuit a Dévoré le Monde et Dans La Brume vont arriver dans les semaines à venir, Revenge a eu la lourde tâche d’ouvrir la marche en ce début de mois de février. Un film jouissif, surprenant, qui prend le revenge movie à contre-pied afin de lui offrir une vision nettement plus féministe et actuelle, à l’heure où des mouvements comme #TimesUp ou #MeToo sont plus actifs que jamais. Rencontre avec sa réalisatrice/scénariste Coralie Fargeat et son actrice principale Matilda Lutz afin d’en apprendre plus sur la création de cette oeuvre cathartique.

CinemaClubFR : Bonjour Coralie Fargeat. Bonjour Matilda Lutz. Avant toute chose, pourriez-vous nous faire un bref résumé de vos parcours respectifs ?

Coralie Fargeat : Je souhaite être réalisatrice depuis mon adolescence et je voulais au départ passer le concours de la Fémis lorsque j’ai eu mon bac. Mais comme il faut être Bac+2 pour pouvoir postuler, j’ai d’abord fait un cursus d’études générales mais après trois années à Sciences-Po, je n’avais plus du tout envie de faire d’école, quelle qu’elle soit. J’ai donc commencé à travailler sur des tournages comme stagiaire et assistante-mise en scène, ce qui m’a permis d’avoir accès aux coulisses et ça a été pour moi une excellente formation. Revenge est donc mon premier long-métrage mais j’avais déjà réalisé deux court-métrages auparavant : Le Télégramme et Reality+, qui était un film de science-fiction avec lequel j’ai remporté le concours des Audi Talents Awards, ce qui m’avait permis de le financer.

Matilda Lutz : J’ai commencé à être actrice à 22 ans, lorsque j’étais à l’université. J’étudiais en Psychologie et sur un coup de tête, j’ai décidé de prendre un cours de théâtre, juste pour voir si ça pouvait me plaire, et c’est ce qui m’a conduit au métier d’actrice. Avant Revenge, j’avais déjà participé à plusieurs projets, majoritairement en Italie puisque c’est là où je suis née et où j’ai grandi. Puis, il y a 3 ans, j’ai déménagé à Los Angeles. J’ai fait quelques projets là-bas et c’est à ce moment-là qu’est arrivé Revenge, qui est mon premier film français et ce pourquoi je suis à Paris aujourd’hui (rires) !

Quelle était l’idée de base derrière Revenge ?

Coralie Fargeat : L’idée première était clairement de faire un pur revenge movie, qui est un cinéma avec lequel j’ai grandi et qui m’a toujours inspirée, à la fois comme cinéphile mais également comme réalisatrice. Revenge s’est donc d’abord construit autour de l’idée d’un personnage féminin qui subirait une transformation complète, partant de la lolita vue comme superficielle mais qui, dans une forme de « renaissance », deviendrait un personnage dur, sauvage et qui ne dépendrait plus du regard extérieur. Tous ces éléments m’ont permis d’ensuite développer une histoire autour de ce personnage.

Combien de temps de développement a nécessité Revenge, de l’écriture au financement ?

Coralie Fargeat : Du début de l’idée jusqu’à la version définitive, l’écriture du scénario m’a pris 8 mois environ et on a mis à peu près un an pour le financer intégralement. On est finalement allés très vite quand on compare ça à la moyenne des autres films. C’était aussi un peu ma volonté puisque je sentais que le projet avait une certaine énergie « à vif » et qu’on ne pouvait pas attendre 2 ans afin de trouver un financement puis encore 6 mois, le temps que les comédiens lisent le script et soient disponibles. Il fallait trouver une manière de le faire rapidement car le projet en avait besoin et j’étais vraiment dans cet état-d’esprit là.

© M.E.S. PRODUCTIONS – MONKEY PACK FILMS

La grande force du film réside dans son aspect visuel fort. D’où tirez-vous vos influences ?

Coralie Fargeat : J’ai tout de suite eu cette volonté de créer un univers visuel et sensoriel très fort, qui adopte des sensations très intimes et axées sur des éléments idylliques et paradisiaques. La piscine bleue, le maillot de bain rose bonbon, les vitres colorées de la villa, tous ces codes un peu iconiques et juteux, presque acidulés. Pour tout cela, je suis allé chercher mes références du côté de True Romance, Sailor & Lula ou même le début de Blue Velvet, qui adopte aussi un visuel très « monde parfait ». J’avais aussi des références issues de la peinture hyper-réaliste, qui reproduisait des objets du quotidien mais en leur donnant une brillance éclatante, qui pouvait aussi se rapprocher à cette approche charnelle.

Pour la deuxième partie du film, quand le décor désertique finit par prendre le pas sur les personnages, j’ai été chercher du côté de films comme Mad Max : Fury Road, où le désert est également transfiguré. On n’est plus du tout dans un univers réaliste mais qui au contraire dépasse les protagonistes eux-mêmes, de sorte à instaurer ce sentiment « d’enfer sur Terre » .

Bien que l’origine française de Revenge soit énormément mise en avant, les dialogues alternent très fréquemment entre le français et l’anglais. Ce choix était-il présent dès le départ ou s’est-il imposé par l’arrivée de Matilda ?

Coralie Fargeat : Pour faciliter le financement, on a toujours gardé l’option de tourner le film en anglais. On a essayé toutes les configurations possibles et on a maintenu jusqu’au bout un processus de casting ouvert à tous, ce qui fait qu’on réalisait à la fois des castings en France mais aussi aux États-Unis et dans toute Europe. Matilda était la première personne que j’ai rencontré lorsque je suis partie aux Etats-Unis mais à cause des aléas de planning entre nous deux, j’avais décidé de partir avec une autre comédienne, européenne cette fois. Puis finalement, lorsque le projet était enfin devenu concret et qu’on avait bien commencé la préparation, je pense qu’elle a dû prendre conscience de la difficulté qu’exigeait le rôle et a donc décidé de quitter le projet à 3 semaines du tournage ! C’était hardcore (rires) !

Comme il était hors de question d’arrêter à ce stade, j’ai repensé à toutes les comédiennes que j’avais vu en casting et Matilda m’est tout de suite revenue en tête. On avait déjà eu une rencontre assez forte auparavant et elle avait manifesté une foi inébranlable dans le projet à chaque fois que l’on s’était vues. On l’a immédiatement rappelée et 48h plus tard, elle était dans un avion pour que l’on commence vraiment à travailler ensemble.

Le rôle que tient Matilda dans le film est effectivement très physique. Qu’est-ce que le rôle vous a demandé avant et durant le tournage ?

Matilda Lutz : Étant donné que j’ai su que j’étais sur le projet littéralement 2 jours avant le début des répétitions, je n’ai pas vraiment eu le temps de me préparer physiquement au rôle. Heureusement pour moi, j’ai toujours été très sportive et mon père m’a toujours fait faire de la boxe ou du hockey. On peut presque dire que c’est lui qui m’a entraîné pour ce rôle (rires) !

Avant de partir au Maroc pour le tournage, je ne me suis entraîné qu’une seule fois avec une arme à feu car Coralie souhaitait vraiment que je « découvre » sur le tournage le ressenti que cela pouvait créer sur mon personnage et sa caractérisation. Je dois admettre que ça a été très intense car je n’imaginais pas que le fusil allait être aussi lourd, presque 3 kilos, et lors du tournage de la scène finale dans le couloir, on faisait de très longues prises et ça a été très dur pour moi de le garder en main à force. En plus de ça, nous tournions en plein mois de février et il faisait extrêmement froid. Sachant que je suis la plupart du temps en bikini, ça a rendu les choses encore plus difficiles mais ça a également été un moyen d’améliorer le film. Lors de la scène de la grotte par exemple, il faisait très froid mais ça m’a aidé à capturer l’émotion que Coralie souhaitait. Tout a été vraiment difficile mais ça a permis de garder un maximum de naturel au personnage.

Je situe plus mes influences du côté de Kill Bill, Mad Max, Rambo
— Coralie Fargeat

Revenge s’inscrit dans une mouvance lancée depuis déjà quelques années, consistant à vouloir radicalement briser certains clichés liés au cinéma de genre, notamment ceux liés à l’image de la femme. Comment ressentez-vous cette évolution ?

Coralie Fargeat : Ce qui est intéressant et vrai, c’est qu’en écrivant le scénario, je me disais pertinemment que ne voulais pas d’un personnage féminin qui crie. J’ai donc écrit toutes les scènes en me fixant comme objectif de ne pas faire crier le personnage de Jen mais plutôt d’intérioriser sa douleur pour lui permettre de sortir d’elle-même par la suite. C’était effectivement un des codes dans lesquels je ne voulais pas tomber et même si ce personnage reste très stéréotypé dans sa première partie, il dégage par la suite ce côté cool et badass qui était très important pour moi.

Quant à la question du « Pourquoi ça arrive maintenant ? », je dirais que effectivement, je suis une réalisatrice femme, Julia Ducournau en est également une par exemple donc forcément, on investit différemment tous ces codes. Même si nos visions ne sont pas les mêmes, on les réfléchit autrement et je pense que dans tous les cas, ça doit se ressentir d’une manière ou d’une autre dans nos œuvres.

Matilda Lutz : Ce changement se ressent également dans les personnages que l’on interprète. Dans le cas de Revenge, je devais presque jouer deux personnages complètement opposés. Nous avons tourné le film dans un ordre quasi-chronologique, ce qui fait que j’ai également pu ressentir l’évolution de Jen sur moi. C’était très intéressant à vivre car d’un point de vue personnel, je me sentais presque mal-à-l’aise au début du tournage car j’étais tout le temps en bikini, avec tous ces regards masculins autour de moi. Mais à partir du moment où j’ai décidé d’uniquement me concentrer sur mon jeu et de ne plus me préoccuper du reste, cela m’a permis de m’affirmer et m’apercevoir qu’à partir de cet instant précis, le regard des autres sur moi était tout autre. C’était donc très intéressant de littéralement vivre ce changement de personnalité au cours du tournage.

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Je ne voulais pas adopter un point de vue « voyeuriste » car selon moi, le film ne traitait pas de ça.
— Coralie Fargeat

A quelques exceptions près, le rape & revenge est un genre surtout assimilé au cinéma américain des années 70. Qu’est ce qui vous intéressait sans le défi de reprendre ce genre codifié et de le remettre au goût du jour ?

Coralie Fargeat : Le rape & revenge n’est pas du tout un cinéma que j’ai spécialement regardé. J’ai bien sûr vu des films comme La Dernière Maison sur la Gauche mais ce n’est pas tant ça qui m’a inspiré pour le film. Je situe plus mes influences du côté de Kill Bill, Mad Max, Rambo, tous ces films qui, s’échappent d’une pure forme de réalisme et créent une sorte de fantasmagorie, permettant d’avoir un filtre entre l’objet cinématographique et l’horreur qui s’y déroule.

L’élément du viol est finalement venu assez tardivement et n’a pas du tout été le point de départ. Je l’ai plutôt vu comme un élément déclencheur qui allait cristalliser toutes les pires manières possibles de rabaisser le personnage central et la réduire à néant. C’était plus un élément symbolique pour moi, qui regrouperait toutes sortes de méconduites dirigées à l’envers des femmes, que cela soit le regard qu’on peut leur porter, la violence verbale, psychologique et sexuelle. Je tenais à garder ce côté symbolique, de sorte à en utiliser de nombreux autres, tel que la confrontation masculin/féminin, le bleu et le rose dans la villa, l’ourson que l’on croque comme si l’on détruisait littéralement toute cette innocence, la renaissance par le phénix et caetera

C’est plus vers tout cela que je me suis dirigée plutôt que vers la catégorie du rape & revenge qui est, pour le coup, nettement plus brut, dur et réaliste et qui était moins quelque chose qui m’intéressait à traiter. Je ne voulais pas adopter un point de vue « voyeuriste » car selon moi, le film ne traitait pas de ça.

En plus d’avoir écrit et réalisé Revenge, vous êtes également en charge de son montage, en compagnie de Jérome Eltabet et Bruno Safar. Qu’est ce qu’un montage à trois personnes a pu apporter à votre film ?

Coralie Fargeat : Pour moi, le montage, c’est l’âme du film et l’ADN du long-métrage ne se crée véritablement qu’à partir de cette étape. J’ai donc un vrai plaisir à mettre en place cette construction, d’autant plus que j’étais alors complètement immergée par le projet.

Néanmoins, j’ai aussi besoin, lors de cette étape-là, de collaborer avec d’autres personnes, d’une part pour prendre le relais (parce qu’un montage, ça reste un processus épuisant) et d’autre part pour avoir un regard extérieur et pouvoir identifier les éventuels problèmes. Un montage, c’est un film en construction qui nécessite beaucoup d’étapes avant qu’il ne prenne sa forme finale donc j’ai besoin de jongler entre la position d’œil extérieur, pour rediriger ce que va faire mon monteur, et celle où mon monteur va pouvoir me guider dans ce que je souhaite faire.

L’alliance des deux a finalement assez bien fonctionné pour Revenge mais nous n’étions pas trois à travailler en même temps. J’ai d’abord commencé à travailler activement avec mon premier monteur mais pour des raisons de disponibilités, j’ai finalement dû travailler avec un autre, Jérome Eltabet, avec qui j’ai fait la majeure partie du film. C’est quelqu’un avec qui je me suis très bien entendu puisqu’il respecte ce dialogue monteur/réalisateur. Il amène sa plus-value, il ne se sent pas du tout dépossédé selon mes choix et il a su se mettre entièrement au service du film.

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C’est le compositeur ROB qui s’est chargé de la bande-originale du film. Qu’est ce qui vous a motivée dans ce choix ?

Coralie Fargeat : Je ne connaissais pas ROB avant cela mais lorsque j’ai commencé à écrire Revenge, je savais que la musique allait avoir une importance fondamentale dans le film. Dès le début de ma réflexion sur l’ambiance sonore, je cherchais quelque chose de très déconnecté de la réalité, quelque chose d’un peu hypnotique et envoûtant, qui puisse nous mette dans une sorte d’état de transe.

Puis un jour, je regardais Made In France de Nicolas Boukhrief, et j’ai été complètement scotchée par la musique de ROB. Et par un pur concours de circonstances, une semaine après, je regardais Le Bureau des Légendes et je trouvais également la musique absolument démente avant de découvrir que c’est également ROB qui l’avait composée (rires) ! Dès cet instant, j’étais sûre que ça allait être lui.

Je l’ai donc contacté avec le scénario, qu’il a vraiment aimé, et comme j’avais déjà des références très précises à lui donner, il a pu très vite me faire des propositions hyper riches et très proches de ce que j’avais en tête. Ça a été une collaboration très fructueuse et ça a apporté au film une identité sonore très forte et fidèle à mes attentes.

Dernière question : Quel fut votre premier choc cinématographique et pourquoi ?

Coralie Fargeat : Personnellement, je pense que c’est Star Wars, sûrement L’Empire Contre-Attaque. C’est un des premiers films que j’ai vu au cinéma et ça m’a tout simplement fascinée. J’étais plongée dans un monde que je trouvais génial, palpitant… Pour moi, la vie, c’était ça. Je voulais être la Princesse Leïa, vivre des tas d’aventures dans ces univers et c’est vraiment ce qui m’a attirée vers le cinéma puisque c’est là que je me sentais vraiment vivante.

Matilda Lutz : Je ne sais pas lequel m’a le plus marqué mais celui dont je me souviens le plus, c’est Titanic. C’était le premier film que je voyais dans une salle de cinéma à l’âge de 6 ans et j’étais à la fois terrifiée et fascinée. Avant ça, j’avais surtout grandi avec des films Disney comme Le Roi Lion mais Titanic a vraiment été une grande étape dans ma vie de cinéma.

Un grand merci à Coralie Fargeat et à Matilda Lutz d’avoir accepté cet entretien. Notre critique de Revenge est disponible ici.

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Entretien avec Coralie Fargeat & Matilda Lutz, réalisatrice et actrice principale de Revenge