La musique dans le cinéma de genre – 3ème partie

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LES LÈVRES ROUGES, réalisé par Harry Kumel (Belgique, 1971)
Musique : François de Roubaix

Les lèvres rouges 1

Un jeune couple fraichement marié, Stefan et Valérie fait une halte forcée dans un hôtel à Ostende. Ils y rencontrent la comtesse Bathory accompagnée de sa servante. Ces dernières, dotées d’intentions pour le moins troubles ne tardent pas à voir en eux des proies.

En 1971, le film de Jess Franco, grand réalisateur du bis espagnol, Vampyros Lesbos sort sur les écrans. Mêlant des séquences d’amour saphique de toute beauté et un décor baroque, le film se démarquait également par sa bande son furieusement psychédélique signée Manfred Hubler et Siegfrid Schwab. La même année, un cinéaste belge, Harry Kumel, réalise lui aussi un film à la croisée du vampirisme, de l’érotisme : Les Lèvres Rouges. Le réalisateur exploite à merveille la ville d’Ostende, et plus exactement les deux principaux lieux de l’intrigue, l’Hôtel Astoria ainsi que la plage qui le borde. Sous sa caméra, la ville, plongée dans l’obscurité ou le crépuscule, prend des allures de peinture symboliste ou de grand château gothique d’où s’échappent quelques créatures de la nuit.

Les actrices Delphine Seyrig et Andrea Rau, semblent s’être échappées d’un film de Jean Rollin et interprètent les personnages de la Comtesse d’Élisabeth Báthory et de sa servante. Les Lèvres Rouges se veut être une adaptation modernisée de l’histoire de cette comtesse hongroise, dont la légende voudrait qu’elle se soit, au XVIème siècle, baignée dans le sang de jeunes vierges afin de conserver sa jeunesse et sa beauté.

Très stylisé et exploitant un superbe décor du type Art Nouveau, le film constitue un conte fantastique très noir. Ce sublime portrait de femme est accompagnée d’une bande son à couper le souffle, crée par un maître en la matière : François de Roubaix, responsable de certaines des plus grandes bandes originales de films français, parmi lesquels celle de Le Samouraï (1967) de Jean Pierre Melville. Multi instrumentiste et en avance sur son temps il se démarque rapidement par une approche musicale nouvelle, n’hésitant pas à croiser les influences et les instruments, voir à trafiquer ces derniers, donnant à ses compositions une allure expérimentale.

La musique qu’il compose pour Les Lèvres Rouges représente un véritable diamant noir. Uniquement formée par deux titres, le thème principal (reprenant le titre du film) et le morceau «Les Dunes D’Ostende», elle possède un caractère à la fois onirique et sépulcrale, mélangeant de manière originale rythmique jazzy et instruments traditionnels. On retrouve par exemple sur le thème principal le son d’un cymbalum, instrument hongrois proche de la cithare, joué sur une table. Quand aux «Dunes D’Ostende», de délicates notes de piano se déploient tandis que des violons lancinants viennent souligner la dimension hors du temps du film d’Harry Kumel.

TOUTES LES COULEURS DU VICE, réalisé par Sergio Martino (Italie, 1972)
Musique : Bruno Nicolai

Toutes les couleurs du vice 1

Jane Harrison, une jeune anglaise rendu psychologiquement fragile suite à un accident de voiture est suivi par un homme inquiétant. Elle fait dans le même temps la rencontre de sa voisine Mary Weil, une adepte du satanisme. Commence alors pour Jane une descente dans la terreur, ou la frontière entre le vrai et le faux se trouve brouillée.

Tout comme celle des Lèvres Rouges, la bande originale de Toutes les couleurs du vice (aka L’Alliance Invisible) est marquée par l’éclectisme. Une singularité au cœur même du film puisque ce dernier, quatrième troisième giallo de Sergio Martino, réalisateur phare du cinéma bis italien. Après L’Étrange vice de madame Wardh et La Queue du scorpion, plutôt classiques dans leur scénario mais rendus uniques par leur approche esthétique, le réalisateur transalpin offre un long métrage lui aussi singulier, de part son récit, mêlant le giallo au satanisme. Ce dernier élément était un véritable phénomène dans le cinéma de genre des années 70 avec des films fondateurs (Rosemary’s Baby de Roman Polanski, 1968) ou plus confidentiels (The Mephisto Waltz, aka Satan mon amour, de Paul Wendkos, 1971).

A la fois onirique, flamboyant, érotique et sanglant, Toutes les couleurs du vice navigue entre giallo et film d’angoisse paranoïaque, porté par les exubérances visuelles et plastiques de Sergio Martino (comme par exemple les plans kaléidoscopiques). De plus, il bénéficie du charme d’Edwige Fenech (interprétant Jane Harrison), célèbre actrice franco-italienne ayant beaucoup tournée pour les gialli de Sergio Martino et du magnétisme d’Ivan Rassimov, fameux acteur italien marquant les esprits par son regard aiguisé et la sobriété de son jeu. La musique est confiée à Bruno Nicolai. Si Ennio Morricone est resté dans les mémoires de bon nombre de cinéphiles pour ses compositions mythiques pour les genres du western et du giallo, ce serait oublier un peu trop vite que son bras droit, Bruno Nicolai, en plus d’avoir coécrit et conduit certaines de ses plus belles œuvres (dont la bande son du maestro pour le giallo Le Venin de la peur de Lucio Fulci, 1971) a composé certaines des plus belles bandes originales du cinéma de genre italien.

Et celle de Toutes les couleurs du vice en fait indéniablement partie. Bruno Nicolai s’entoure de la voix transcendante de la chanteuse soprano d’Edda Dell’Orso et de la cithare d’Alessandro Alessandroni, deux collaborateurs fidèles et essentiels à la puissance des bandes sons d’Ennio Morricone. Le trio aboutit à la création d’une partition unique. Cette dernière est tout d’abord occupée par de très beaux titres pop et aérien, à l’image du morceau «Magico Incontro» et de sa suite («Magico Incontro II»), sur lesquels la voix d’Edda Dell’Orso se fait particulièrement délicate et sensuelle.

Néanmoins, la musique de Toutes les couleurs du vice fonctionne tel un mille-feuille et rapidement, l’inquiétude pointe, avec des passages à l’orchestration électrique («Insidia», mais aussi «Oppressione»), dans lesquels une basse rampante vient souligner l’angoisse assaillant Edwige Fenech. Mais c’est durant les séquences les plus psychédéliques (notamment dans les séquences faisant intervenir la secte sataniste) que la bande son prends son aspect le plus fou : cithare endiablée, voix possédée d’Edda Dell’Orso (qui livre ici une performance vocale hors du commun, hurlant, éructant, grognant), sonorités orientales et chœurs semblant provenir d’un western spaghetti… Tel est le programme de ce troisième aspect de cette bande originale réunit dans ce qui constitue surement le meilleur morceau du disque : «Sabba II». En effet, chez Bruno Nicolai, rien n’est simple et une douce mélodie peut cacher une flamboyante bacchanale sonore.

LA LONGUE NUIT DE L’EXORCISME, réalisé par Lucio Fulci (Italie, 1972)
Musique : Riz Ortolani

la longue nuit de l'exorcisme 1

Dans un petit village d’Italie, un journaliste est envoyé afin d’enquêter sur plusieurs meurtres d’enfants.

Afin de terminer cette sélection musicale au pays du cinéma de genre, il fallait bien une dernière fois revenir en Italie, et repasser par le giallo, grand pourvoyeur de bandes son aussi passionnantes les unes que les autres. Lucio Fulci est surtout connu pour avoir œuvré dans le domaine de l’horreur. Seulement, le focus constant sur ses quatre chef d’œuvre horrifiques a eu le désavantage d’occulter le reste d’une filmographie riche d’une cinquantaine de film touchant à autant de genres différents, qu’il s’agisse de western, de la comédie subversive, le film historique ou encore le giallo. Et La longue nuit de l’exorcisme ou Non si sevizia un paperino (Ne torturez pas un caneton) s’inscrit pleinement dans ce dernier genre.

A la manière de Sergio Martino pour Toutes les couleurs du vice, Lucio Fulci choisit la voie de l’originalité et inscrit son giallo non pas comme Dario Argento dans un milieu urbain mais au cœur de la campagne italienne. Pour le réalisateur, il s’agit d’une occasion afin de développer un propos sur la modernité et l’industrialisation de l’Italie et d’exposer à même l’écran sa vision critique de la religion (Lucio Fulci étant lui même catholique) et un constat désabusé sur la nature humaine. En effet, au sein de ce petit village de Sicile, la justice personnelle, celle du ressentiment et de la haine, couplée à une présence étouffante de l’Église, a remplacé la raison. Cette situation devient d’autant plus inflammable lorsque, tabou suprême, des meurtres d’enfants sont commis dans les environs.

Malgré le cadre solaire du lieu de l’action, les villageois révèlent vite leur part d’inhumanité et, sous le vernis du catholicisme, laissent éclater leur violence, par les mots, mais plus encore par les actes. La musique est confiée à Riz Ortolani, compositeur très connu des amateurs de films un tant soit peu différents, pour avoir composé la bande originale de Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato (1980) laquelle réutilisera par ailleurs certains titre de la bande son de La longue nuit de l’exorcisme. Pour le film de Lucio Fulci, Riz Ortolani utilise notamment un motif récurent au sein des titres de sa bande originale : de violents mouvements de violons, assénés tel des coups de couteaux, rappelant le fameux thème de la scène de la douche dans Psychose d’Alfred Hitchcock (1960). De plus, le compositeur italien se plaît à dérouter l’auditeur en jouant, comme pourrait le fait le film de Lucio Fulci.

Par exemple, l’avant dernier morceau reprend de manière instrumentale le titre «Quei Giorni Insieme a Te», de la chanteuse et actrice Ornella Vanoni. Alors que le morceau suit son cours, une orchestration interrompt brutalement l’ensemble. Ce procédé surprenant est utilisé de manière récurrente sur d’autres morceaux de la bande son, comme pour souligner que derrière le village rassurant se cache nombre de perversions. Cette distanciation entre ce que le spectateur voit (ou devine) et la musique explose lors d’une scène d’une rare violence : une lapidation à la chaîne lente et douloureuse, accompagnée de manière intradiégétique, par le titre précemment cité d’Ornella Vanoni, joué dans sa version d’origine, déchirant de beauté. Du gore sentimental.

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