[CRITIQUE] « Un Couteau dans le Cœur », réalisé par Yann Gonzalez

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Paris, été 1979. Anne est productrice de pornos gays au rabais. Lorsque Loïs, sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald. Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie.

En marge de ses montées des marches les plus attendues, la Sélection Officielle du Festival de Cannes regorge chaque année de petites curiosités sorties de nulle part, dissimulées entre deux films-événement et vouées à diviser un public toujours plus éclectique et exigeant. Une chance pour nous, ces curiosités sont bien souvent de fiers émules du cinéma de genre et se posent très fréquemment comme des expériences qui, à défaut d’être tout le temps réussies, n’en sont pas moins riches et stimulantes.

© Memento Films Distribution

L’OVNI de cette 71ème édition, c’était définitivement Un Couteau dans le Cœur, second long-métrage de Yann Gonzalez. Remarqué en 2013 avec Les Rencontres d’Après-Minuit, le réalisateur poursuit ici son exploration de la sexualité délivrée et délivrante, cette fois par le prisme du cinéma bis rétro, dans son caractère le plus érotique.

En centrant son histoire autour d’une productrice de porno gay dans le Paris des années 70, confrontée à un amour devenu impossible avec celle qu’elle aime ainsi qu’à mystérieux tueur au masque de cuir assassinant ses acteurs un à un, Yann Gonzalez dresse un instantané volontairement fantasmé de la France de cette époque, baignée dans une atmosphère à la frontière des genres. Les balades nocturnes dans les rues parisiennes sombres et malfamées se posent ainsi dans la continuité d’un Tchao Pantin, tandis que ses passages les plus expérimentaux se rapprochent davantage de Bertrand Mandico (ami du réalisateur et par ailleurs (excellent) comédien dans ce film).

© Memento Films Distribution

N’allez cependant pas croire qu’Un Couteau dans le Cœur ne se repose que sur ses influences uniquement, bien au contraire, mais il est évident que l’intégralité de l’œuvre transpire un amour débordant et sincère pour le cinéma de genre ainsi que son imaginaire, en particulier celui du giallo. Chaque scène de meurtre convoque de nombreuses audaces de mises en scène différentes, mêlant tout naturellement du Dario Argento, du Brian de Palma ou encore du Hélène Cattet/Bruno Forzani, de sorte à boucler la boucle comme il se doit. Tous ces rappels servent avant-tout à donner au film une âme qui lui est propre et qui lui permet de s’émanciper de lui-même, sans non plus chercher à tomber dans l’hommage facile et « copié-collé ».

Car c’est au sein de ce carrefour d’influences que le style outrancier de Yann Gonzalez se fait le plus évident et il est certain que c’est cette spécificité qui va diviser son audience, à raison. Le réalisateur met énormément l’accent sur tout un esprit volontairement « too much », à l’image de l’univers de son intrigue, et l’on sent que le trait fut forcé sur n’importe quelle composante du long-métrage. Les décors sont riches visuellement et grandiloquents, l’histoire tirée par les cheveux, la photographie saturée à l’extrême, les références sexuelles plus qu’explicites et surtout, le jeu d’acteur évolue dans un registre bien plus théâtral que cinématographique. On pourrait légitimement trouver cet assemblage de mauvais goût, voire nanardesque, mais cela donne au film une espèce d’atmosphère lointaine, presque transcendantale, qui met d’autant plus en valeur les performances marquantes de Vanessa Paradis (que l’on ne soupçonnait pas de voir dans un tel rôle) ou encore de Nicolas Maury, qui a parfaitement réussi à trouver un juste milieu dans son interprétation clichée sans aller dans la caricature vulgaire.

© Memento Films Distribution

En d’autres termes, Un Couteau dans le Cœur est une œuvre inclassable, entre giallo et drame romantique, dont l’existence ne peut que nous réjouir. Pour son deuxième essai, Yann Gonzalez dynamite un univers codifié à outrance et réussit à l’intégrer dans un héritage purement français, tout en y ajoutant la sensualité déconcertante qui lui est propre. On pourrait reprocher au long-métrage de n’être qu’un énième film dépendant de ses références passées mais cela serait nier toute la puissance émotionnelle qui se dégage de ses scènes, de ses personnages et de son univers (que quelqu’un sorte la sublime bande-originale de M83 par pitié !). A une heure où le cinéma de genre français semble de plus en plus sortir de ses gonds, l’existence de cette œuvre transgenre, au casting aussi prestigieux et à l’attention médiatique toute particulière, est si inespérée qu’il serait criminel de ne pas la soutenir du mieux que vous pouvez.

(Un dernier conseil : Ne partez pas de suite dès lors que les premiers noms du générique apparaissent. Il serait dommage pour vous de passer à côté d’une des scènes les plus belles et déchirantes que l’on ait pu voir cette année.)

Un Couteau dans le Cœur
4.5

Conclusion

Un Couteau dans le Cœur remplit aisément la case du film d’auteur français qui sort de l’ordinaire, à la fois OVNI et déclaration d’amour au sexe et au cinéma bis. Un film libérateur qui ne mettra pas tout le monde d’accord mais dont l’existence est essentielle.

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