[CRITIQUE] Trash Humpers, réalisé par Harmony Korine

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Tourné sur des bandes VHS usagées et en partie monté les yeux fermés (dixit le réalisateur), Trash Humpers suit une bande de marginaux masqués en vieillards errant dans les rues de Nashville, saccageant les poubelles et semant la zone au hasard.

Pour parler de Trash Humpers, il faut forcément, en premier lieu, évoquer son réalisateur, Harmony Korine. Vous le connaissez, sans doute, grâce à son dernier chef d’oeuvre en date, l’envoûtant et atypique Spring Breakers, un tournant dans son cinéma, et son tout premier vrai succès commercial. Mais le cinéma de Korine ne pourrait être réduit à ce seul film, plus accessible, qui intervient après 18 ans d’une carrière riche et unique. Tout d’abord en tant que scénariste, puisque c’est son nom que vous retrouverez au générique de Kids et Ken Park, les deux meilleurs films de Larry Clark. En tant qu’acteur, dans des petits rôles, pour Gus Van Sant (Will Hunting et Last Days, notamment). Mais c’est en tant que réalisateur qu’il sera le plus prolifique. Cinq longs-métrages, sept courts-métrages, et six clips (dont un pour Rihanna, et un pour The Black Keys). Le style Korine? Il est tout simplement indéfinissable, inclassable. Si l’on retrouve dans tous ses films la même fascination pour les personnalités marginales, et un goût prononcé pour la destruction (au sens littéral, comme figuré), les films d’Harmony Korine sont des œuvres expérimentales, qui jouent et s’affranchissent des codes techniques autant que des règles narratives, pour proposer de véritables expériences de cinéma.

Edité pour la toute première fois en France, dans une superbe édition DVD, Trash Humpers est le quatrième film du cinéaste. Mais c’est aussi son film le plus difficile, le plus abstrait, et le plus inclassable. La véritable somme de son style pré-Spring Breakers. Le geste ici est avant tout poétique, cherchant la beauté dans une force destructrice, qui anime des personnages indescriptibles, hors de toute catégorie. Ils errent dans une Amérique délaissée, proche du cauchemar, comme des êtres libres. Trash Humpers est d’ailleurs bien plus un portrait qu’un véritable film. Un documentaire alors? Pas vraiment. Korine s’amuse beaucoup à flouter la frontière entre le réel et la fiction, et même parfois entre les genres. La caméra est ici une entité à part entière, les personnages étant parfaitement conscients d’être filmés, en s’adressant parfois directement à elle, ou au cadreur.  Mais ils restent des personnages, des rôles. Leur trajectoire est pourtant fascinante parce qu’elle croise, souvent, celle de personnes réelles, qui vivent d’une autre normalité, racontée et perçue avec une bienveillance propre au cinéaste. Dans les moments les plus cocasses du film, notamment lorsqu’ils cuisinent et mangent des pancakes qu’ils arrosent de savon, ou qu’ils baisent des poubelles, on pourrait presque parler des Trash Humpers comme une vision futuriste, désabusée et sénile des Jackass, abandonnés par un public qui ne s’intéresse plus à eux (les maquillages et prothèses sont d’ailleurs assez proches de ceux utilisés par la bande de Johnny Knoxville).

Trash Humpers ne ressemble à aucun autre film, tout simplement parce qu’il n’en est pas un. Il est plus que ça. C’est un cri désespéré, une tirade poétique, et un geste de cinéma dérangé, déphasé, qui gêne, mais ne juge jamais. Lorsque la mise en scène prend le pas sur le réel, l’écriture de Korine est foudroyante. Construire par la destruction, c’est le mantra des bribes de poésie, de chansons et de claquettes, scandées et jouées à tue-tête, qui rythment cette errance créative. Elle devient une ode au vandalisme, à la marginalité, à la destruction, au corps et à l’esprit. L’image est sale, abîmée, repoussante, mais se fait témoin d’instants de liberté. Et si l’espoir né de la liberté, ce n’est alors pas étonnant que le voyage se termine sur une berceuse, et un nouveau né. Symboles d’une innocence retrouvée? Perdue? Recherchée? Fantasmée? La réponse n’appartient qu’à ceux qui se posent la question. On ne va pas se mentir, l’expérience ici, puisque c’est ce qu’est le film, n’est pas facile à tenter. Mais elle est suffisamment atypique, et de mon point de vue, inoubliable, pour mériter un regard. Qu’il soit fasciné ou dégoûté, passionné ou indifférent, amusé ou moqueur, concentré ou circonspect. Il en sera tout de même marqué.

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