[CRITIQUE] « Transfiguration », réalisé par Michael O’Shea

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Hanté par le décès de sa mère et convaincu d’être un vampire, figure pour laquelle il entretient une véritable fascination, Milo partage un appartement dans le Queens avec son grand frère. Introverti et souffre-douleur des gangs de son quartier, il tombe amoureux de sa voisine, une jeune fille particulièrement fragile.

Handicapé par une distribution lamentable dans les salles française, il est fort à parier qu’une grande partie des spectateurs est passé à côté du premier film du réalisateur américain Michael O’Shea. Sorti la même semaine que le dernier film d’horreur-junk food en date (I Wish de John R. Leonetti, soit un pas de plus franchie vers le lymphatisme horrifique, à grand renfort de ficelles et lieux communs insipides, usés jusqu’à la corde), cette relecture sensible d’une des figures les plus iconiques du cinéma fantastique et horrifique était de toute évidence condamné à un anonymat soutenu, malgré son passage lors du dernier Festival de Cannes dans la catégorie « Un certain regard ». Un sort profondément attristant lorsque l’on considère ce premier essai, qui possède justement, un « regard » particulièrement singulier sur le sous-genre (le film de vampire) qu’il aborde, pour mieux s’en distancier peu à peu, tout d’abord par son ancrage résolument réaliste (terme utilisé souvent à tort et à travers et dont Milo – Eric Ruffin, excellent dans son rôle –  se sert tel un mantra afin d’évaluer les films de vampires dont il s’abreuve), de part son ancrage social, au sein d’un quartier du Queens, rongé par la violence des gangs, dans une atmosphère rappelant l’adaptation de la nouvelle de Clive Barker intitulée The Forbidden par Bernard Rose en 1992 avec son film Candyman.

De ce point de vu, Transfiguration apporte dans un premier temps une autre pierre à l’édifice, dans un monde où les films de vampires mettant en scène des personnages forts exclusivement afro-américains ne sont pas légions, le genre ayant tout de même été approché par la mouvance dite de la blaxploitation, notamment à travers deux films aux approches fortes différentes, dans un premier temps Blacula (William Crain, 1972), relecture afro-américaine horrifico-comique du mythe de Dracula et surtout Ganja et Hess (Bill Gunn, 1973), récit à la fois expérimental, onirique et morbide d’une histoire d’amour contrariée sur fond de critique envers l’assimilation culturelle et l’impérialisme américain. Transfiguration se rapprochait ainsi davantage de ce dernier film, dans son approche davantage auteuriste voir austère, rappelant par endroit le dépouillement et la froideur de Michael Haneke. Par ailleurs, le comportement de Milo n’est pas sans rappeler celui du héros de Benny’s Video (Michael Haneke, 1992), lui aussi accro aux enregistrement vidéo. Néanmoins, si le second se révèle peu à peu une sorte de monstre glacial, le regard porté par Michael O’Shea sur Milo est diamétralement opposé. Le réalisateur effectue le portrait d’un être introverti et particulièrement sensible, en proie à la violence sociale et à celle du monde de manière générale, pourvoyeur de drames humains aux conséquences psychologiques irréversibles, en témoigne la douleur intense – contenue et figée par un regard éternellement mélancolique – qu’occasionne quotidiennement à Milo le souvenir d’une mère décédée.

En vérité, Transfiguration voisine de très près avec l’une des grandes œuvres de George Romero (rip) : Martin (1977). Les deux films partagent une même sensibilité à fleur de peau dans leur manière de montrer des êtres en proies à de multiples angoisses et doutes existentiels (Martin comme Milo se persuade de sa nature vampirique), recherchant leur place à l’intérieur d’un monde qui les rejette. Plus qu’un film de vampire, Transfiguration malaxe et tord différents genres à savoir le film d’horreur, le drame et le récit initiatique. Milo tend en effet à trouver son salut dans l’amour de son prochain, à travers sa relation – très touchante – avec sa voisine. Si un mauvais dosage de ces différentes tonalités aurait pu rapidement conférer à Transfiguration une dimension inégale et alourdie, le résultat est tout autre, Michael O’ Shea parvenant à créer un entre-deux afin de délivrer une ambiance ménageant parfaitement un sens de la mélancolie et du macabre avec des percées poétiques. Le rythme très lent – sans qu’il s’agisse d’un défaut – de Transfiguration ainsi que sa photographie (rappelant, notamment durant les séquences nocturnes et de meurtre l’atmosphère de MorseTomas Alfredson, 2008 -) et sa mise en scène à la fois cru et blafarde tirant le meilleur parti de des environnements urbains qu’elle dépeint, achève d’ancrer le film dans une approche anti-sensationnaliste au possible, afin de mieux déconstruire le genre dans lequel il s’inscrit et proposer la peinture des tourments intérieurs et dépressifs de son personnage principal, marchant dans les pas du (Nosferatu fantôme de la nuit (1979) de Werner Herzog, dans lequel Klaus Kinski donnait sublimement corps à un vampire de tragédie.

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