[CRITIQUE] « The Witch », réalisé par Robert Eggers

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Nouvelle-Angleterre, 1630. Un couple de dévots et leurs cinq enfants sont bannis de leur plantation et s’installent près d’une vaste forêt. La disparition de leur enfant va les entrainer dans une spirale irréversible.

« L’un des films d’horreur récent les plus perturbants » (Time Out New York), « Inoubliable » (Collider) ou encore « Le meilleur film d’horreur de ces dernières années ». Le flot de critiques élogieuses et d’honneurs (grand prix du jury et celui de la meilleure réalisation au festival de Sundance) ne cesse de couler sur le premier long-métrage de Robert Eggers. La projection de The Witch en avant première française au festival Les Imaginales d’Épinal était l’occasion de découvrir le premier film du réalisateur américain.

La sorcellerie est un objet passionnant. Elle est à la fois un phénomène extraordinaire sur lequel se projette de nombreux fantasmes et une réalité historique ayant donné lieu à une véritable obsession de la part des pouvoirs en place, culminant au moment des grandes chasses aux sorcières européennes aux XVIème et XVIIème siècles. The Witch s’inscrit dans ce contexte historique et ambitionne de se rapprocher d’une forme de véracité. Robert Eggers et son équipe ont construit leur scénario à partir de sources diverses. Ce parti-pris se retrouve au niveau des costumes, très étudiés et des actions des personnages. Ce soucis du détail rappelle un film pionnier dans l’exploitation de l’imagerie occulte au cinéma : Haxan du réalisateur danois Benjamin Christensen (1922). Ce long métrage, ayant pour ambition de retracer une Histoire de la sorcellerie de l’Antiquité jusqu’au début du XXème siècle, se fonde également sur des sources précises. Là ou Haxan constitue en une critique contre les méthodes utilisées lors des chasses aux sorcières et plus généralement envers la religion détentrice d’une forme de violence légitime, The Witch utilise la sorcellerie et les peurs que les protagonistes projettent sur celle-ci afin de mettre en évidence leurs tourments intérieurs.

Nous suivons l’évolution de personnages minés par le sentiment de doute. Ce dernier se matérialise dés la scène d’ouverture lorsque le père de famille, William, qui exprime ses inquiétudes quand à l’installation de son peuple sur le territoire américain. Le double exil (d’Angleterre et de leur communauté) subi par les protagonistes participe au processus de destruction de leurs certitudes, essentiellement religieuses bien sur mais pas seulement et prépare leur troisième « voyage », celui du recours aux forêts, du contact forcé avec cette « nature sauvage » inquiétante. Ce dernier est le lieu de l’affrontement entre un christianisme et une nature menacée par les velléités conquérantes des colons. La sorcière est l’une des manifestations de cette nature indomptée et indomptable.

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La leçon qu’elle donne aux protagonistes est l’élément déclencheur d’un mécanisme irréversible : la mise à nu des incertitudes et des failles, qu’il s’agisse de William, dont la moralité se trouve remise en cause, ou de Caleb (l’un des fils de la famille), doutant à plusieurs reprises de la capacité de la foi à trouver une explication à la disparition de son frère. A ce titre, une divergence s’établit entre enfants et parents dans la réception de leur nouvel environnement : si William et Catherine plongent dans la folie, les enfants découvrent des domaines que l’on imagine comme étant restés inexplorés en raison d’une éducation rigoriste. L’attention que Robert Eggers porte à ses personnages représente une part importante de l’aspect immersif de The Witch. La mise en scène nous place de manière constante dans l’intimité de la famille par exemple à l’aide de gros plans sur les visages qui rappellent certaines images des films d’un autre réalisateur danois, Carl Theodor Dreyer, en particulier La Passion de Jeanne d’Arc (1927) et Vampyr (1932).

Chaque membre est traité de manière de plus en plus dense au fur et à mesure de la place que prend l’aspect fantastique dans le récit. La composition des acteurs se révèle aussi excellente que crédible. Outre les superbes prestations de Ralph Ineson et Kate Dickie, celles des enfants sont également de qualité. Hormis Harvey Scrimshaw, Ellie Grainger et Lucas Dawson (Mercy et Jonas), livrent un jeu tout en ambiguïté vis à vis de leur rapport aux évènements frappant leur famille. Cette dimension équivoque se retrouve chez l’ensemble des personnages, chacun révélant sa part d’ombre. La sorcière du film est la véritable artisane de cet enchaînement. Elle n’est ni le personnage principal ni un personnage secondaire mais occupe une place de protagoniste pivot autour duquel les membres de la famille se transforment. Thomassin opère le revirement le plus radical, exprimé lors d’une séquence finale onirique. Cette évolution suit le traitement que fait Robert Eggers de son personnage : Anya Taylor-Joy donne corps au portrait d’une femme aux désirs autres que celle que la société dans laquelle elle vit impose au genre féminin.

Davantage fable familiale fantastique que film d’horreur, The Witch entend mettre de manière fine, le genre au service de son propos et du développement de ses personnages, sans que ce procédé soit synonyme d’irrespect à travers une gestion singulière du rythme et de la peur, très éloignée des productions actuelles. L’exploitation de la forêt canadienne et sa lumière naturelle ancre The Witch dans une optique résolument contemplative, convoquant souvent le souvenir d’Andrei Tarkovski au détour de sublimes plans larges de paysages brumeux ou encore de focus sur des détails.

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Le réalisateur joue un étirement du temps conférant à l’ensemble une ambiance aussi lancinante qu’inquiétante par la répétition de certaines scènes de la vie quotidienne. Celles se déroulant la nuit bénéficient du travail du directeur de la photographie Jarin Blaschke. Plongées dans de très beaux clairs obscurs et composées tels des tableaux filmés, elles évoquent les œuvres d’artistes contemporains du siècle auquel se déroulent les évènements de The Witch, tels que Georges de La Tour ou encore Rembrandt. La montée de la tension s’effectue de manière très lente et pourra rebuter certains spectateurs, elle apparaît comme une bouffée d’oxygène au royaume des jump-scares et des caméras épileptiques. The Witch se dispense de scènes d’horreur pure et utilise la suggestion afin d’instaurer un climat oppressant et paranoïaque accentué par les scènes à teneur fantastique.

La véritable terreur se situe moins dans ces moments d’inquiétante étrangeté que dans l’envenimement des relations des membres de la famille, entre ambiguïté et non-dits culminant dans une explosion de violence aussi surprenante sur le moment qu’inéducable. Ce grand écart entre contamination insidieuse des rapports humains et brutalité place The Witch au côté d’œuvres tels que Sauna (2008) du réalisateur finlandais Antti-Jussi Annila ou encore Antichrist de Lars von Trier. Ces deux films partagent par ailleurs d’autres points communs avec The Witch (esthétique classieuse, cadre naturel…).

S’agit-il alors, de partager l’engouement parfois extrême de certaines critiques, qui semblent ériger The Witch comme le parangon d’un renouveau du cinéma d’épouvante ? Le film possède bien sur des défauts et on pourra souligner que le sujet de la sorcellerie ne se prête pas à un traitement très original, comme avait su le faire par exemple un long métrage tel que Vorace (1999) d’Antonia Bird avec une autre thématique (le cannibalisme). Cependant, le premier film de Robert Eggers, par ses qualités plastiques, sa réflexion aiguisée sur la foi, la nature et la place de la féminité dans une société corsetée, son utilisation innovante du fantastique et de l’effroi, se distingue aisément de l’océan de médiocrité dans lequel se débat le cinéma de genre. Nous attendons donc avec impatience son prochain projet : une réadaptation du Nosferatu (1922) de Friedrich Wilhelm Murnau.

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