[CRITIQUE] « The House That Jack Built », réalisé par Lars Von Trier

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U.S.A. années 1970. Nous suivons le brillant Jack sur une période de 12 ans et découvrons les meurtres qui vont marquer son évolution de tueur en série. L’histoire est vécue du point de vue de Jack. Il considère chacun de ses meurtres comme une oeuvre d’art en soi. Alors que l’inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher, il prend de plus en plus de risques pour créer l’oeuvre d’art suprême.

Lars Von Trier et le Festival de Cannes… Une belle histoire d’amour/haine digne des plus grands drames espagnols. Il faut dire que depuis 2011 et ses déclarations polémiques en conférence de presse de Melancholia, le bougre s’est retrouvé tout simplement banni du festival. Une première. Qui ne durera toutefois pas éternellement puisque 7 ans plus tard, l’interdiction fut levée afin de lui permettre de présenter son tout nouveau long-métrage, en hors-compétition toutefois, The House That Jack Built. Quand le réalisateur de Dancer In The Dark et de Antichrist décide de raconter le parcours tumultueux d’un tueur en série, que pourrait-il mal se passer ?

© Les Films du Losange

Visiblement beaucoup de choses puisque lors de sa première projection publique, il a été rapporté par divers médias que plus d’une centaine de personnes avaient quitté la salle, trop choquées par les images soi-disant « insoutenables » du film. Mais non, The House That Jack Built n’est en aucun cas le nouveau Irréversible au point de défrayer la chronique et beaucoup seraient même surpris de découvrir que le long-métrage n’est tout compte fait pas aussi insupportable qu’annoncé. Une oeuvre comme Antichrist, pour rester dans la filmographie du bonhomme, va bien plus loin dans le malsain et la cruauté physique, tous sexes confondus. Bien entendu, et encore heureux, ce nouveau long-métrage comporte son lot de scènes immorales et violentes mais l’ensemble n’est finalement que très peu impressionnable pour quiconque connaît ne serait-ce qu’un minimum l’œuvre du metteur en scène. (De là à dire que l’équipe du CinemaClubFR n’est composée que de sans-cœur ne reculant devant rien, il n’y a qu’un pas…)

Rassurez-vous néanmoins, les personnes en soif de séquences chocs en tout genre risquent d’être ravies tant Lars Von Trier sait habilement travailler ses scènes marquantes, voire iconiques, dans le but de remuer le spectateur et questionner sa perversité et sa curiosité morbide. En accompagnant le personnage de Jack (Matt Dillon) au cours de 5 meurtres de sa vie passée (appelés ici « incidents »), nous sommes pris au cœur-même de ses agissements avec une approche quasi documentaire, qui coïncide parfaitement avec la mise en scène habituelle et si particulière du réalisateur danois. De plus, chacun de ces meurtres est accompagné d’un dialogue, en voix-off, entre Jack et un mystérieux personnage dénommé Verge (Bruno Ganz), qui représente ici le public et ses doutes moraux, à la fois fasciné et terrifié par les actes de Jack mais également par sa manière de voir le meurtre comme une œuvre d’art.

© Les Films du Losange

A ce titre, il semble important, voire indispensable, de nous arrêter sur la performance tout bonnement terrifiante de Matt Dillon en tueur à la fois méthodique mais également en proie avec ses propres obsessions, qu’elles soient artistiques ou même psychologiques. Chacun des multiples « rôles » que Jack incarne en fonction des incidents qu’il décrit dégage une véritable force malsaine, dont il est difficile de nous défaire tant nous sommes directement témoins de cette escalade de violence, qui se clôt dans un épilogue foudroyant et inattendu, convoquant les plus belles forces picturales de Lars Von Trier. Mais le pire dans tout cela, c’est que cela n’empêche pas le film d’être surprenament drôle.

Oui oui, drôle. Vous avez bien lu. Contre toute attente, malgré son sujet ô combien glauque et ses multiples passages qui vont faire parler d’eux, il est assez surprenant de constater que The House That Jack Built est probablement le film de Lars Von Trier où son humour noir ressort le plus. Ainsi, la quasi-totalité des dialogues entre les personnages des incidents font preuve d’une ironie particulièrement marquée et toutes les situations, aussi malsaines soient-elles, comportent très souvent leur dose d’humour macabre, que cela de la part de Jack ou bien même de ses victimes (la scène d’ouverture avec Uma Thurman annonce d’ailleurs le ton le film en beauté). La bande-originale n’est également pas étrangère à ce ton surprenant puisqu’il privilégie de la musique jazz/soul des années 70 au lieu d’une ambiance pesante qui aurait été vue comme prévisible venant d’un réalisateur pareil. On en arrive alors à des passages où ce que l’on redoutait de voir à la vue de la bande-annonce nous est finalement présenté ici sous un angle ouvertement comique, créant un lien d’autant plus intime entre nous et Jack, renforçant notre « complicité » dans ses crimes abjects.

© Les Films du Losange

C’est très justement cette ironie permanente qui apporte au film un degré de lecture assez inédit mais qui nous questionne également sur la limite trouble qu’entretient un artiste avec les personnages qu’il met en scène, sans contredire leurs agissements pour autant. En l’occurrence ici, le lien dressé entre Lars Von Trier et son homologue Jack semble particulièrement étroit et cette sorte d’iconisation de ses paroles et de ses actes en tant qu’art (Von Trier allant jusqu’à utiliser des extraits de ses propres films pour parler d’icône, classe…) peut révulser de nombreux spectateurs, de manière tout à fait compréhensible.

Il est évident que The House That Jack Built va générer une certaine polémique à sa sortie, tout particulièrement pour cette fascination du meurtre et de son instigateur. Une fascination ayant d’ailleurs toujours été assumée par son réalisateur en interview. Mais il semble également tout aussi évident de prendre un recul nécessaire face à cette œuvre, afin de la comprendre et de la prendre comme elle se devrait d’être prise : Une exploration grinçante et sans filtre dans l’esprit d’un artiste, celui devant mais également derrière la caméra, profondément hanté par ses démons.

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