[CRITIQUE] « Suspiria », réalisé par Luca Guadagnino

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Susie Bannion, jeune danseuse américaine, débarque à Berlin dans l’espoir d’intégrer la célèbre compagnie de danse Helena Markos. Madame Blanc, sa chorégraphe, impressionnée par son talent, promeut Susie danseuse étoile.
Tandis que les répétitions du ballet final s’intensifient, les deux femmes deviennent de plus en plus proches. C’est alors que Susie commence à faire de terrifiantes découvertes sur la compagnie et celles qui la dirigent…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, mettons les choses au clair : Suspiria de Luca Guadagnino n’est pas un remake du film de Dario Argento. Il en reprend peut-être son concept de base, ses personnages-clés et son symbolisme maternel mais à l’exception de ces spécificités, c’est une totale déconstruction, puis réinvention de l’œuvre originelle que le réalisateur de Call Me By Your Name nous offre ici. Une oeuvre consciente de sa nature et de son lourd héritage, qui décide donc de s’affranchir du classique qui a marqué tous les esprits pour mieux lui rendre hommage, un peu plus de 40 ans après sa sortie, en 1977.

© Metropolitan FilmExport

1977, c’est d’ailleurs l’année dans laquelle le réalisateur d’origine sicilienne et son scénariste David Kajganich nous propulse, dans un Berlin encore divisé en deux et à un temps où la violence de la bande à Baader faisait rage dans les rues. Dans cet océan de haine, l’académie de danse Markos fait office de refuge pour une jeunesse à la fois enthousiaste mais néanmoins consciente qu’il leur faudra réaliser moult sacrifices (notamment de soi) si elle tient à s’en sortir. Suspiria instaure donc, dès son introduction, un climat paranoïaque qui ne le quittera jamais vraiment, lui offrant un tournant le rapprochant davantage du thriller psychologique et surtout politique.

Car de la politique, il en est plus que jamais question dans ce Suspiria. Outre son contexte historique amenant évidemment à de nombreux parallèles avec l’union formée par les sorcières de l’académie face à une nouvelle génération-test vue comme sacrifiable (pas de spoiler rassurez-vous, le film prend cette révélation pour acquise dès ses prémisses), l’élément politique principal du film est surtout genré : C’est la femme qui domine. Élément stéréotypé du giallo dans le film de Argento, cette omniprésence féminine prend ici une dimension symbolique puissante, retournant souvent les codes et permettant à l’entièreté de son casting principal 100% féminin d’asseoir leur grâce mais également leur dangerosité respective.

© Metropolitan FilmExport

Deux actrices mènent néanmoins le long-métrage de manière brillante : Dakota Johnson et Tilda Swinton. Si la première se ré-approprie totalement l’aura du personnage de Suzy Bannion pour en faire une icône forte et tout aussi venimeuse que ses opposantes, offrant de bluffantes scènes de danse, c’est la seconde qui hante l’intégralité du film, au sens le plus littéral du terme. La froideur qui définit tant son jeu habituel sied à merveille au personnage de Madame Blanc, dérivé entre Pina Bausch et Martha Graham, et sa pluralité d’interprétation (nous n’en dirons pas plus…) reflète idéalement l’atmosphère du film. Imprévisible et surtout dotée d’une violence intériorisée prête à exploser au moindre instant de répit.

Suspiria est un film qui fait mal. Très, très mal. Ses éclats de violence sont certes peu nombreux, la faute à une narration volontairement très éclatée et contemplative, mais explose tout sur son passage dès lors que le pouvoir macabre de la danse nous est enfin montré à l’écran, notamment dans une première scène de mise à mort inattendue et instantanément mémorable. La photographie terne et grisâtre de Sayombhu Mukdeeprom (à l’exact opposé de celle ultra-colorée de Luciano Tovoli donc) magnifie davantage ces changements de ton, recréant un Berlin des années 70 menaçant et surtout sanglant, tout particulièrement grâce à l’immense effort apporté aux décors du film. Mais si ces pauses gores sont au départ sporadiques, c’est pour mieux préparer son audience à un final tout simplement grandiose et jusqu’au-boutiste, spectacle gore et grand-guignol de 20 minutes où Luca Guadagnino abandonne toute notion de limites.

© Metropolitan FilmExport

Qu’importe votre degré d’admiration de l’oeuvre originelle de Dario Argento, de l’indifférence cynique à l’admiration éternelle, Suspiria version 2018 se doit d’être vu pour la seule et unique raison que les deux films n’ont strictement rien en commun. L’un est une pierre angulaire d’un courant cinématographique qui inspire encore aujourd’hui de nombreux cinéastes, l’autre est un périple unique, radical et osé qui a pris le risque de briser avec ses origines et son propre langage cinématographique (en premier lieu son montage) pour mieux exprimer toute sa schizophrénie. A l’image de sa splendide bande-originale composée par Thom Yorke, le chanteur de Radiohead, Suspiria est une expérience insidieuse, surprenante, minimaliste, cauchemardesque, redoutable, mémorable.

Suspiria (2018)
4.5

Conclusion

Par son audace de trahir volontairement son prédécesseur afin de se créer une identité nouvelle, Suspiria version 2018 prend son temps pour mieux nous faire entrer dans sa souffrance, à la portée politique toute particulière. Nul doute que l’oeuvre générera de nombreux débats houleux, mais on n’avait plus vu une production mainstream en telle roue libre depuis au moins mother!.

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