[CRITIQUE] « Phantasm », réalisé par Don Coscarelli

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Très affecté par le décès de ses parents, le jeune Mike, vouant une admiration à son frère aîné, découvre que le funérarium de sa ville natale cache d’étranges êtres et que son inquiétant fossoyeur dissimule d’effroyables desseins.

Au sein du cinéma horrifique, rares sont les franchises ayant su se démarquer à delà de leur premier volet, souvent fondateur, quant bien même certains seconds opus  parviennent à s’imposer tels des réussites, à l’instar d’Hellraiser II de Tony Randel (1988), excellente suite caractérisée par un aspect outrancier davantage affirmé, s’éloignant quelque peu du raffinement macabre de Clive Barker (même si l’atmosphère poisseux et cauchemardesque imaginé à l’écrit puis adapté au cinéma en 1987 par l’écrivain britannique est brillamment conservé) et un élargissement de l’univers de Kirsty et des Cénobites.

Cependant, certaines sagas réussissent à se renouveler, chaque épisode parvenant à apporter de nouvelles idées en termes de mise en scène et d’approfondissement d’une mythologie singulière, comme c’est le cas de la série des Ginger Snaps (Ginger Snaps de John Fawcett en 2000, Ginger Snaps : Résurrection de Brett Sulivan en 2004 et Ginger Snaps : Aux origines du mal de Grant Harvey la même année), fascinante relecture du thème du malaise adolescent à travers la métaphore de la lycanthropie. Les cinq volets de la saga Phantasm font indéniablement de cette dernière catégorie, à la différence près que contrairement aux exemples cités ci-dessus, elle fait partie des cas uniques de sagas horrifiques sur lesquelles les réalisateurs à l’origine de leur création ont su garder un contrôle total, au gré des différents épisodes.

Cette farouche indépendance et ce dévouement extrême de Don Coscarelli, transcendant la plupart du temps le manque de moyen évident, engendra l’une (sinon La) des franchises horrifiques les plus singulières, imposant d’emblée un univers singulier. Mis en scène très jeune, en 1979, Phantasm en constitue le premier volet. Don Coscarelli n’a alors que 25 ans mais il bénéficie néanmoins de deux expériences dans le domaine de la réalisation (Jim, the World’s Greatest et Kenny and Company, tous deux sortis en 1976). Phantasm, premier long-métrage véritablement personnel, lui permets de développer davantage ses ambitions artistiques. La récente sortie en dvd du film, chez ESC Distribution, pour la première fois en France depuis près de 30 ans, constituant une véritable événement, est l’occasion de revenir sur cette pierre fondatrice du cinéma de genre, dont le spectre ne cesse d’hanter jusqu’aux productions horrifiques de ces dernières année (d’It Follows de David Robert Mitchell au très récent The Autopsy of Jane Doe d’André Ovredal ) allant même jusqu’à anticiper par sa mise en exergue de la logique du rêve et des mondes enfouis sous les apparences la série Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost.

Bien qu’il adopte un ton davantage pluriel, passant de la terreur à l’action en passant par des séquences comiques potaches notamment amenés par le personnage de Reggie, Phantasm n’est pas sans entretenir une parenté thématique avec la Trilogie des enfers de Lucio Fulci, notamment en ce qui concerne Frayeurs (1980) et La maison près du cimetière (1981) tant le film de Don Coscarelli obéit à une logique onirique constante (l’idée du scénario serait extraite selon le réalisateur d’un rêve qu’il aurait effectué), doublée de l’exacerbation des peurs primales de l’enfance, notamment face à des situations aussi traumatiques que la mort des êtres chers ou la gestion du deuil, autant de thèmes ayant également obsédés le réalisateur italien.  Phantasm, avant d’être un film d’horreur, constitue d’abord le récit initiatique cauchemardesque et mélancolique d’un jeune adolescent en proie à des angoisses et des questionnements existentiels ayant trait à la mort.

L’atmosphère irréelle, lorgnant fortement vers la science-fiction, participe par ailleurs pleinement à alimenter l’ambiguïté de ce qui est montré à l’écran, tout en donnant un début d’explication au titre de la saga. L’inquiétant Tall Man (sublimement interprété par Angus Scrimm, qui trouva véritablement dans ce personnage le rôle de sa vie ), son armée de sphères létales et d’effrayants serviteurs nains correspondent t-ils à la réalité ou sont t-ils des projections de l’esprit (un fantasme donc, terme dérivé du mot grec phantasm désignant une vision illusoire produite par une lésion du sens optique ou par un trouble des facultés mentales) de Mike ? Le Tall Man, hantant le funérarium de la petite ville perdue dans laquelle se déroule l’action du film peut en outre être vu comme la catalyseur des frayeurs de Mike, symbolisant l’hyper-conscience du jeune homme de son entrée dans le monde des adultes et du caractère finie de l’existence, s’achevant inexorablement vers la mort.

La structure narrative décousue n’amoindris aucunement l’impact du film en raison de son inscription dans cette déroute des repères et des sens dans laquelle est exprimée la fascination de Don Coscarelli pour les interzones établissant un lien entre le monde des vivants et des forces inconnues, rapprochant fortement Phantasm des écrits de d’Howard Phillips Lovecraft. Ce dispositif est de plus renforcé par la bande-son composée par Fred Myrow et Malcolm Seagrave,et notamment par son envoûtant et funèbre thème principal synthétique, véritable pièce d’orfèvrerie sonore  au sein des scores horrifiques, musicalement proche des compositions imaginées par John Carpenter à la même période.

L’onirisme se marie régulièrement au cours du métrage avec une importante part de surréalisme et d’ésotérisme chargée d’une dimension particulièrement dérangeante, permettant de passer outre certaines limites des effets, notamment une séquence durant laquelle Mike est aux prises avec une des émanations du Tall Man, un doigt coupé volant telle une libellule vorace.

Mêlant avec une aisance déconcertante les genres –(de l’horreur à l’actionner en passant la science-fiction), le film impressionne par sa richesse symbolique de tous les instants soutenue par une mise en scène utilisant à son avantage ses limites budgétaires, déployant un arsenal d’idées originales, qui deviendront les marques de fabriques des quatre suites tournées entre 1988 et 2015 : Phantasm II (1988) sur lequel nous reviendrons prochainement, Phantasm III : Lord of the Dead (1994), Phantasm IV : Oblivion (1998) et Phantasm V : Ravager (2015). Sa singularité est également le reflet de son époque, soit la fin des années 1970 marquée, dans le cinéma horrifique, par de nombreuses tentatives d’expérimentations (à l’instar de Suspiria de Dario Argento, sorti deux années avant Phantasm).  Il est en outre intéressant de remarquer que la création colossale de Don Coscarelli marquera une empreinte indélébile sur ces longs-métrages suivants, ces derniers reprenant certaines caractéristiques du premier film de la saga – sans pour autant les phagocyter de l’intérieur – en témoignent les géniaux Bubba Ho-Tep (2002) et John Dies at the End (2012).

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