[CRITIQUE] « Paranoïa », réalisé par Steven Soderbergh

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Une jeune femme, convaincue d’être harcelée, est enfermée contre son gré dans une institution psychiatrique. Alors même qu’elle tente de convaincre tout le monde qu’elle est en danger, elle commence à se demander si sa peur est fondée ou le fruit de son imagination…

Bien qu’il n’ait pas la même médiatisation que ses autres confrères et consœurs, Steven Soderbergh est un réalisateur qui est toujours animé par la soif des défis et ce, dans tous les registres. Basculant aisément du petit film indépendant tourné sans le sou (The Girlfriend Experience) au gros blockbuster au casting multi-étoilé (Ocean’s Eleven), Soderbergh impressionne autant qu’il tourne ou produit de films à l’année, c’est-à-dire beaucoup. Et alors que Logan Lucky, son premier film après sa « micro-retraite du cinéma », se fit remarquer notamment grâce à sa distribution, Paranoïa fut à l’inverse tourné à l’abri des regards, avec la ferme intention de changer notre regard sur le cinéma et notre manière de le créer.

©Twentieth Century Fox

Si l’on a autant parlé de Paranoïa (ou Unsane) lors de son annonce, outre pour son réalisateur, c’est parce qu’il fait partie de ces quelques films récents à n’avoir été tourné qu’avec l’aide de trois iPhones 7 Plus seulement. Un procédé souvent réservé à la production indépendante (comme ce fut le cas pour Tangerine de Sean Baker) mais qui fait ici une entrée fracassante dans le cinéma de studio. Et quoi de mieux pour exploiter ce concept que le thriller horrifique en huis-clos ? Judicieusement, et quoiqu’un peu logiquement, ce fût la solution préconisée par l’équipe pour pouvoir expérimenter ce nouvel outil de tournage à apprivoiser, à une heure où la création est désormais à la portée de tous et de toutes.

Néanmoins, dire que Paranoïa n’est qu’un simple film d’angoisse à tendance schizophrène et aux rebondissements clichés, comme il fut vendu par sa promotion, serait nier son véritable propos, bien plus insidieux et incendiaire qu’on aurait pu le croire. De son postulat trouble d’une jeune femme internée de force dans un hôpital psychiatrique, le scénario de Jonathan Bernstein et James Greer se révèle en réalité être, d’une part, une critique virulente du système hospitalier américain mais aussi, et surtout, une exploration terrifiante mais réaliste de la spirale infernale qu’est le harcèlement, plus particulièrement de « l’après », de ses conséquences psychologiques ainsi que du regard extérieur porté à la victime. Un postulat risqué mais négocié d’une main de maître par Soderbergh, qui arrive habilement à brouiller les pistes sur les supposées hallucinations de son héroïne, tout en sachant précisément à quel moment lever le voile sur tout ce mystère et ainsi, embarquer l’intrigue dans une confrontation finale prenante et stressante à souhait.

©Twentieth Century Fox

A la surprise générale, c’est bien l’utilisation de l’iPhone qui est un des facteurs de cette atmosphère si particulière générée par le film. En plus d’être très en lien avec le sujet central de l’intrigue qu’est l’observation à notre insu, le format d’image propre au smartphone (du 1.56) permet d’expérimenter de nouvelles idées de cadre et de donner un sentiment encore plus étriqué aux couloirs de l’hôpital où se déroulent toutes ces insanités. Toutefois, si l’on finit par s’habituer au grain et à la profondeur de champ inhabituelle de l’iPhone au bout de quelques scènes, certaines grosses fautes de goût viennent quelque peu noircir le tableau. La bande-originale de Thomas Newman ne décolle jamais vraiment et sonne même légèrement kitch sur les bords tandis que certains choix stylistiques sont assez mal exploités, comme ce plan final pertinent sur le papier mais qui, à l’écran, se rapproche plus d’un épisode de Faites Entrer l’Accusé que d’un vrai plan final symbolique.

Ces limitations techniques nous sont cependant contrebalancées par la qualité du casting principal, à commencer par Claire Foy. Pleinement investie dans son rôle, son interprétation porte le film et dégage une vraie force lors des scènes les plus intenses. Sa fragilité et ses traumatismes répondent ainsi parfaitement à la posture terrifiante de Joshua Leonard (oui, le Joshua du Projet Blair Witch !) dans un rôle volontairement monolithique mais assurément marquant. Le reste de la distribution paraît néanmoins plus effacée, dont une Juno Temple qui semble un peu forcer trop le cliché de la jeune femme bipolaire et perturbée pour paraître crédible, mais participe néanmoins efficacement à l’univers si particulier de l’ensemble par leurs présences respectives.

©Twentieth Century Fox

Par son audace technique salutaire ainsi que son exploration thématique bien moins simpliste que prévue, Paranoïa est la belle petite surprise que personne n’avait vu venir. Extrêmement modeste dans sa forme, Steven Soderbergh et son équipe nous gratifient ici d’un thriller angoissant et oppressant, qui s’avère être bien plus actuel qu’imaginé. Beaucoup auront sûrement de quoi redire face au procédé de réalisation utilisé mais par ce biais, Soderbergh aura réussi à faire un film qui donne envie de créer du cinéma, qu’importe le moyen, une chose que peu de réalisateurs aussi implantés que lui dans le métier arrivent encore à faire.

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