[CRITIQUE] « Nemesis », réalisé par Christophe Deroo

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Sam est un démarcheur commercial. Alors qu’il fait du porte à porte au milieu du désert californien, un flash info en provenance d’une radio appelant ses auditeurs à l’expression de leur frustration l’avertit qu’un tueur pédéraste rode dans la région. Soudain une étrange lueur rougeoyante apparaît au dessus du ciel.

Faire évoluer un court-métrage, aussi brillant soit-il, en direction d’un long-métrage peut s’avérer être un pari risqué. En effet, Nemesis (ou Sam was here, sous son autre titre secondaire, réalisé en 2016) réside tout d’abord en une extension par le réalisateur français Christophe Deroo de son court métrage Polaris (2013), qui délivrait un scénario et un univers similaire en se focalisant également sur un démarcheur commercial, lui aussi nommé Sam – excellemment interprété par Rusty Joiner -, traversant le désert californien, tout en ayant laissé derrière lui sa femme et son fils et sombrant peu à peu dans la folie suite à un accident de voiture qui l’oblige à se retrancher dans un motel perdu au milieu de nulle part, tandis qu’une lueur rouge plane au dessus du ciel, tellure menace sourde. Force est de constater qu’en matière de transposition, Christophe Deroo tient toutes ses promesses, tant Nemesis parvient, avec sa courte durée (environ une heure et quart), à maintenir de bout en bout une atmosphère à la fois cotonneuse et anxiogène, d’autant plus avec un petit budget.

Cette carence est néanmoins sans cesse contournée par une magnifique exploitation du désert californien. Filmé à la manière d’un drone, en plan panoramique, ce dernier ne saurait être seulement une simple unité de lieu. Malgré son immensité, il ne cesse d’étouffer et de retrancher notre héros dans des habitations toutes aussi désertiques les unes que les autres. Par le caractère mortifère insufflé au paysage, Nemesis n’est pas sans rappeler l’excellent Hitcher de Robert Harmon (1986). Dans ce dernier, véritable jeu du chat et de la souris morbide entre un jeune homme et un auto-stoppeur psychopathe (magnifiquement interprété par un Rutger Hauer en état de grâce), le désert californien, avec son soleil de plomb et ses stations essences abandonnées, prenait lui aussi des allures de tombeau à ciel ouvert.

Les films de terreur de John Carpenter ont souvent été invoqué concernant le premier film longue durée de Christophe Deroo. Ce postulat paraît difficile à contrer lorsque l’on considère, au choix, la morceaux composés pour la bande son du film par le duo de musique électronique Christine, donnant la part belle aux nappes synthétiques aussi envoûtantes que menaçantes, ou encore ces nombreux plans suggérant qu’une menace invisible et impalpable entoure Sam. Pourtant, l’atmosphère étouffante de Nemesis lorgne encore davantage vers la série d’anticipation américaine La Quatrième Dimension (1959-1964) crée par Rod Serling. En effet, le long-métrage rappelle à s’y méprendre le premier épisode de Twilight Zone, Solitude (aka Where is Everybody ?) dans lequel un homme se réveille dans une ville à l’abandon. Son angoisse augmente au fur et à mesure qu’il tente ,sans succès de trouver des réponses à cet absence de population. Nemesis explore lui aussi le principe d’événements mystérieux mutants progressivement en cauchemar éveillé à l’intérieur d’un cadre solaire faussement rassurant.

Le spectateur est ainsi, tout comme le personnage de Sam, écrasé sous une pluie de questions : qui est Eddie, cet homme à la barre de la station de radio locale des patelins que traverse Sam ?, quelle est cette lueur rouge qui plane au dessus du ciel ?, pourquoi la station de radio appelle-telle la population à la traque de Sam et plus largement à l’expression de ses pulsions refoulées (ce qui donne par ailleurs un premier sens au titre du film, le concept de némésis se rapportant dans la mythologie grecque à la juste colère des dieux) ? pourquoi les poursuivants de ce dernier portent t-ils des terrifiants masques de vieillards tout croit sortis de Trash Humpers (2009) d’Harmony Korine ?

Cette multitude d’interrogations nous pousse à envisager autant de pistes quant à l’arrière plan théorique et symbolique possiblement distillé par Christophe Deroo. A l’instar du millefeuille d’angoisse que constitue Angoisse (1987) de Bigas Luna, Nemesis constituerait t-il une habile mise en abîme, un film dans un autre film, enregistré par la lueur rouge dans le ciel de Californie ? Cette impression est renforcée par la présence non seulement de nombreux écrans de télévision dans les lieux traversés par Sam fonctionnant tels des caméras de surveillance ou encore, et d’autant plus, par la scène finale dont nous ne vous dévoilerons rien, à moins que toute l’action ne soit le fruit de l’imagination d’un Sam accomplissant un travail pour le moins harassant, dans une zone exempte de tous repères, ou presque. Nemesis peut en outre probablement se lire, à travers le personnage d’Eddie, tel un commentaire à propos des dérives médiatiques et de l’utilisation qui est faite de l’information. Les flashs infos de sa radio, composés d’informations fausses ou vérifiées, semblent alors faire écho à la désinformation présente sur le web et notamment sur les réseaux sociaux.

A la manière de la série Utopia de Denis Kelly (2013-2014), Nemesis semble poser la question de la manipulation d’une masse par un petit groupe d’individus. Enfin, tout se passe comme si ces deux thématiques que sont la mise en abime filmique et de la désinformation convergent l’une dans l’autre. Car en effet, qu’est ce qu’un film si ce n’est un assemblage, un montage, pensé et organisé de différentes images, selon une logique et des objectifs bien définis, pour le meilleur ou pour le pire (nous touchons ici par exemple à la problématique du cinéma de propagande utilisé afin d’appuyer une idéologie) ? Autant de questions passionnantes pour un film davantage complexe que ce que sa trame laisserait à penser, bien que non exempt de défauts (notamment un final quelque peu prévisible). Une fois n’est pas coutume, hormis son passage remarqué dans divers festivals dédiés au genre, Nemesis est cantonné en France au format DTV. Un bien triste destin pour ce premier pas de Christophe Deroo dans le domaine du long-métrage de genre indépendant, pour lequel cette première production laisse augurer le meilleur.

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