[CRITIQUE] « La Nuit a Dévoré le Monde », réalisé par Dominique Rocher

No Comment

En se réveillant ce matin dans cet appartement où la veille encore la fête battait son plein, Sam doit se rendre à l’évidence : il est tout seul et des morts-vivants ont envahi les rues de Paris. Terrorisé, il va devoir se protéger et s’organiser pour continuer à vivre. Mais Sam est-il vraiment le seul survivant ?

Réussir à convaincre le public français de découvrir et soutenir le cinéma de genre de son propre pays est une chose que peu de cinéastes ont réussi à faire jusqu’ici. Pour des raisons d’habitude voire d’à-priori, il nous est en effet difficile de nous plonger dans un imaginaire majoritairement anglophone mais dont les lieux, ainsi que la langue parlée sont notre. Certains cinéastes l’ont compris et vont par conséquent tenter de créer un juste milieu (comme Coralie Fargeat avec Revenge) alors que d’autres, quant à eux, vont malgré tout prendre le risque d’allier frontalement l’imagerie fantastique avec celle du cinéma français d’auteur, pour un résultat plus qu’imprévisible la majeure partie du temps. Par chance, La Nuit a Dévoré le Monde représente dignement ce second cas de figure.

Premier long-métrage de Dominique Rocher, La Nuit a Dévoré le Monde tient son origine du livre éponyme de Pit Agarmen, sorti en 2012. Grand amateur du livre, le réalisateur s’est ainsi lancé dans son adaptation, coécrite avec Jérémie Guez et Guillaume Lemans. Trois ans auront été nécessaire au film pour voir le jour, une gestation qui comprend notamment une réappropriation totale de l’ouvrage, amenant de nombreux changements dans l’intrigue, plus particulièrement dans sa seconde partie. Cependant, le film comme le livre partagent la même histoire d’origine : Un homme seul, confronté à une invasion de zombies dans Paris et qui devra vivre reclus dans un immeuble abandonné.

Crédit photo : Laurent Champoussin

A la lecture d’un pitch comme celui-ci, il est légitime de pouvoir prendre peur, nos rares essais en la matière de zombies français n’ayant été que très peu concluants par le passé. Mais là où Dominique Rocher a su tirer son épingle du jeu, c’est qu’il a courageusement décidé de faire entrer le film de zombie dans le cinéma français, et non l’inverse. En résulte ainsi un long-métrage qui, plutôt que de vouloir reproduire les codes et clichés anglophones en langue française et avec moins de budget, va au contraire développer son identité propre et ainsi, son principal atout.

Car La Nuit a Dévoré le Monde se révèle être avant-tout un film de naufragé dans la veine de Seul au Monde, qu’un véritable film de zombies comme l’avait été La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher, par exemple. Les morts-vivants sont bien entendu de la partie (et ont par ailleurs reçu un très bel effort de maquillage à saluer) mais ceux-ci ne sont finalement que très peu visibles à l’écran, servant avant-tout d’appui psychologique à l’excellente prestation de Anders Danielsen Lie. L’entièreté du film repose sur les épaules du jeune acteur danois, dont nous allons suivre le périple solitaire du début à la fin, périple qui lui fera connaître à peu près toutes les horreurs morales possibles, dans une atmosphère nous rappelant très légèrement Rec, premier du nom (immeuble résidentiel, zombies, tout ça…).

Crédit photo : Laurent Champoussin

Si d’autres pointures du cinéma français viennent faire de petites apparitions, à l’instar de Golshifteh Farahani et Denis Lavant (l’acteur fétiche de Leos Carax), ils ne représentent finalement qu’à peine 20% du film, le reste ne se résumant qu’aux pérégrinations de Sam, le personnage principal, au fil de sa survie solitaire. Une approche que l’on peut lier à la première partie marquante du 28 Jours Plus Tard de Danny Boyle, sans néanmoins le copier. On retrouve ainsi cette même atmosphère de solitude immense et de silence de mort assourdissant, qui rend certaines scènes extrêmement angoissantes. Toutefois, ce parti-pris aurait gagné à bénéficier d’un meilleur dosage, le film ayant certains gros passages à vide par instants et l’ennui peut très vite pointer le bout de son nez, malgré quelques scènes plus musclées arrivant à garder notre attention ça et là.

L’esthétique générale du film suit par ailleurs très fidèlement cette démarche thématique osée, avec des cadres et une photographie n’allant jamais dans l’excès et qui privilégie une proximité humaine intime avec Sam. A l’exception d’un plan-séquence très bien orchestré, la mise en scène se base avant-tout sur de nombreux plans fixes et un montage prenant son temps, permettant de créer un sentiment d’oppression propre à l’action que l’écriture développe. Les mauvaises langues pourraient penser (assez justement) que ces choix visuels radicaux catégorisent instantanément le film dans la catégorie pleine de préjugés du « film d’auteur français », mais c’est très justement ce mélange entre ces deux univers qui le rend aussi curieux et surtout plaisant à découvrir.

Crédit photo : Laurent Champoussin

Par conséquent, il est intéressant, voire même nécessaire, de réfléchir à ce que l’on attend réellement lorsque l’on va voir un film de genre français. Voulons-nous voir la même chose que dans le cinéma hollywoodien, la barrière de la langue en moins ? Ou au contraire, voulons-nous voir un film qui surprend, expérimente, innove et propose quelque chose de neuf, de sorte à se créer une identité propre, sans toutefois renier ses influences d’origines, et que l’on ne pourrait pas faire ailleurs ? C’est ce que Dominique Rocher a judicieusement choisi et on ressent tout au long du film une envie de faire bouger ces codes, comme depuis déjà quelques années dans ce cinéma extrêmement riche, tout en conservant cette imagerie française indispensable. Et même si cette démarche n’est pas sans défauts, elle a le mérite de proposer quelque chose de neuf et d’innovant pour nous donner envie de s’y ouvrir durablement.

En conclusion, malgré de son idée originelle risquée, La Nuit a Dévoré le Monde est une bien belle réussite revendiquant son identité française sans aucune pudeur mais plutôt comme une force. Dominique Rocher a su relever un défi clairement loin d’être gagné d’avance et en profite pour nous offrir sa propre vision du film de zombies, et surtout de sa dimension humaine avant le sensationnel. En résulte un long-métrage qui, rien que pour son audace, mérite amplement que vous abandonniez vos a-priori au profit de votre curiosité ainsi que votre soutien. Car c’est ce cinéma-là qui en a le plus besoin.

Balance ton commentaire

Back
SHARE

[CRITIQUE] « La Nuit a Dévoré le Monde », réalisé par Dominique Rocher