[CRITIQUE] « Hérédité », réalisé par Ari Aster

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Suite au décès de sa mère qui la plonge dans un profond désarroi, Annie Graham découvre de sombre secrets au sujet de sa famille.

Le cinéma horrifique n’est jamais autant à son zénith que lorsqu’il évoque en creux, par delà des dispositifs scénaristiques et de mise en scène propres au genre, des questionnements plus large ayant trait à notre compréhension et à notre appréhension du monde et des relations humaines, et à la remise en cause de nos propres standards moraux et sociétaux. Force est de constater qu’entre cette optique, chère à un certain cinéma d’horreur des années soixante-dix et le formatage que subit actuellement le genre à coup de productions consensuelles à de rares exceptions (It Follows, Found…), Ari Aster semble avoir choisi son camp.

Si Hérédité constitue son premier long-métrage, le réalisateur américain possède une expérience conséquente au sein de la réalisation de courts-métrages. Parmi ces derniers, le brillant The strange thing about the Johnsons (2011) entretient un lien de parenté évident avec le premier film d’Ari Aster tant son ton, mélangeant le drame à l’horreur, et les thèmes qu’il investit, en particulier l’aliénation familiale, se retrouvent décuplé dans Hérédité.

Évoluant dans les mêmes eaux troubles que Ne vous retournez pas (1973) de Nicolas Roeg ou encore un certain nombre de films de Lucio Fulci (Frayeurs et La maison près du cimetière en tête) tout en s’en détachant radicalement par une approche sensiblement autre, Hérédité explore l’insidieux processus de destruction psychologique touchant une famille en apparence unie, suite au décès de la grand-mère d’Annie, Ellen. Cette dernière semble conserver, même suite à cet évènement, une influence hautement toxique sur la maisonnée, influence lisible à travers la dégénérescence psychologique des uns (en particulier la petite sœur, Charlie, remarquablement interprétée par Milly Shapiro) et les névroses des autres (celles du père, Gabriel, joué par Steve Graham mais aussi du fils, Peter, adict aux psychotropes, interprété par Alex Wolff, vu dernièrement dans My Friend Dahmer).

L’imminence des tragédies à venir en raison de la présence de ce germe de la déliquescence sont signifiés à travers une subtile et brillante mise en scène, sidérante de maitrise technique, à commencer par cet incroyable travelling en début de métrage, enfermant les personnages au sein d’une maison miniature conçue par la mère, modéliste de métier. En une seule scène, programmatique, Ari Aster nous informe du destin inéluctablement horrible de la famille Byrne et déroule le tapis rouge à des visions hallucinatoires et viscérales, accentuant cette notion de fatalité, évoquant autant l’atmosphère paranoïaque de Roman Polanski que les ambiances apocalyptiques d’Andrej Zulawski.

Parfaitement photographiées et particulièrement complexes et précises dans leur agencement, notamment en amont de leur caractère terrorisant (Ari Aster préfère recourir au jeu sur les textures sonores, sur les focales et autres quadrillages de l’espace plutôt que sur les jump scares et nous l’en remercions), ces scènes touchent régulièrement au sublime, achevant de conférer à Hereditary un aspect véritablement dérangeant. Elles ne sont pas sans évoquer certains métrages hautement traumatisants, à commencer par le méconnu et singulier La sentinelle des maudits de Michael Winner (1977).

On notera par ailleurs la volonté, particulièrement visible lors d’un superbe final, d’Ari Aster d’ancrer son scénario dans l’univers dans l’histoire des sciences occultes européennes, choix aussi audacieux que pertinent du point de vue des thématiques abordées. Ce parti-pris ainsi que d’autres évoqués ci-dessus suffit à Ari Aster afin de faire rapidement oublier les influences auxquelles Hérédité pourrait être associé. Le cinéaste signe un premier long-métrage radicale et sans concession aucune, à rebours (mais pas pour autant nostalgique) de la production horrifique actuelle. Enfin, il offre à Toni Collette rien de moins que son plus beau rôle, en mère endeuillée et sombrant dans la folie, comme échappée d’un film gothique.

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