[CRITIQUE] « Grave », réalisé par Julia Ducournau

No Comment

Dans la famille de Justine, le végétarisme est une tradition, de même que le parcours professionnel. Ainsi, la jeune fille s’apprête à rentrer dans une prestigieuse école de vétérinaire, dans laquelle étudie également sa grande sœur. Mais à peine a t-elle le temps de s’installer que le bizutage des premières années commence. Une épreuve en particulier, durant laquelle elle est obligée de consommer de la viande, va opérer des changements irréversibles en elle.

Grave, le premier long-métrage de Julia Ducournau, fait figure à juste titre, d’événement dans le paysage cinématographique français. Premièrement, au vu du puits sans fond que constitue la distribution du cinéma de genre en France, il est toujours agréable de constater qu’au pays de George Méliès et de Jean Rollin, il existe encore des distributeurs (ici en l’occurrence Wild Bunch) et des personnes amoureux d’un cinéma différent soucieux de donner de la visibilité à de telles productions (Grave était notamment programmé à la vingt-deuxième édition de l’Étrange Festival). Grave est également l’occasion de prouver, une fois de plus, l’indéniable talent dont font preuve bon nombre de réalisatrices œuvrant dans l’horreur et le fantastique, les femmes restant malheureusement sous-représentées au sein de ces deux genres. Il est intéressant de noter que deux réalisatrices avaient abordées certains thèmes centraux que développe Julia Ducournau dans Grave. En effet, Claire Denis dans son film Trouble Every Day (2001) explorait déjà le sujet de l’anthropophagie et Marina de Van avec Dans ma peau (2002) développait elle aussi une réflexion sur notre rapport au corps. Le cannibalisme avait en outre trouvé quelques années plus tôt un terrain fertile dans l’esprit d’une brillante réalisatrice britannique, Antonia Bird, avec son excellent, et malheureusement dernier film, Vorace (1999), chassé-croisé entre western fantastique et conte horrifique.

still-1

Néanmoins, Grave se différencie nettement de ces trois longs métrages en raison de l’angle choisie par Julia Ducournau afin d’aborder des thèmes plus universels : la jeunesse, ou plus précisément le temps de l’adolescence, période de tous les chamboulements. En cela, Grave entre en complète résonance avec ses précédentes réalisations et notamment son premier court-métrage, Junior de 2011 (dans lequel jouait déjà Garance Marillier, qui interprète Justine dans Grave). Ce dernier et Grave semblent se répondre. Partant d’un milieu précis – l’école pour Junior, l’école de vétérinaire pour Grave –, les deux personnages principaux partagent le même et sont jouées par la même actrice. Surtout les deux films se focalisent tous les deux sur la question des métamorphoses du corps. Cet aspect est exprimé de manière fine, par pallier, auditive d’abord puis davantage graphique au détour de séquences Cronenberg-iennes en diable, exposant de manière directe la transformation de la chair. De part cet aspect, l’univers de Grave n’est pas sans rappeler la bande dessinée Black Hole du dessinateur américain Charles Burns (publication de 1995 à 2005). Cette œuvre dépeint le quotidien d’un groupe d’adolescents des années 1970 atteint de ce que l’on suppose être une MST, cette dernière entrainant chez eux des altérations physiques repoussantes, les contraignant à une marginalisation forcée.

Ce changement corporel s’accompagne alors d’une prise de conscience identitaire chez la jeune fille. Alors que la période de bizutage est vécue par la plupart des étudiants tel un rite de passage traditionnel, voir une formalité sans grande conséquence, cet évènement est appréhendé d’une tout autre manière par Justine. Cet événement, particulièrement factice dans ses fondements autant symbolique que hiérarchique (chaque élève assume un rôle, finalement éphémère, de bizuteur ou de bizuté) tout en ébranlant violemment ses convictions, l’aide à se construire, notamment par le biais de la relation forte qu’elle développe avec sa grande sœur, Alex. Cette construction s’établit en rupture avec certaines normes et codes, à commencer par ceux de la cellule familiale. L’épreuve du bizutage l’amène à gouter au plaisir de l’interdit, du proscrit. Elle introduit également un thème important du film : l’atavisme, soit l’apparition chez un individu d’un ou plusieurs caractères s’étant manifestés chez un des ancêtres familiaux et ayant disparu depuis plusieurs générations. Cette notion participe autant à l’intrusion déstabilisante de l’anormal dans Grave qu’au renforcement d’une relation singulière et complexe. En effet, Grave dépeint avec intelligence la complicité mais aussi la dissemblance que développent Justine et sa sœur.

still-4

Affectées du même mal, leur positionnement envers ce dernier et leur parcours diffèrent pourtant de manière radicale, véritable point de basculement du long-métrage dans un versant horrifique teinté d’un délectable humour noir. La caution gore que laisserait suggérer un pareil sujet est amené de manière très fine et organique, par de discrètes touches, du geste familier devenant source de malaise jusqu’à un plan final d’une intelligence et d’une audace saisissante, laissant au spectateur le soin de reconsidérer le sens des images qu’il vient de voir à l’écran. Le dégoût n’est pas suscité par des débordements graphiques sans fin, excès dans lequel le cinéma d’horreur français a souvent tendance à verser, mais par le processus d’identification du spectateur aux pulsions et émotions assaillant Justine tout au long du long-métrage. Le cannibalisme intervient telle une métaphore du désir de Justine réprimée et refoulée. Ce désir de se trouver soi même (tout en étant perdu dans un monde régie par des principes d’adultes) s’exprime également par la découverte de la sexualité au détours de séquences d’amours sanglantes.

Le long-métrage bénéficie d’un casting détonnant. Laurent Lucas, définitivement dévoué à la cause du film de genre (les sublimes Calvaire et Alléluia de Fabrice du Welz en 2004 et 2014 pour ne citer qu’eux) démontre encore une fois l’étendue de son talent à travers son interprétation du rôle du père de Justine. Grave est l’occasion de découvrir deux jeunes acteurs particulièrement doués : Garance Marillier, éclatante de sensibilité dans le rôle de Justine, et Rabah Nait Oufella, très juste dans le rôle d’Adrien, jeune homme partageant avec Justine une relation aussi profonde qu’ambiguë. De plus, Grave est doté d’un magnifique écrin technique, qu’il s’agisse de la gestion de la lumière ou de la mise en scène. Le travail du directeur de la photographie Ruben Impens ancre le film dans une approche jouant énormément sur les contrastes violents entre les zones d’ombre et les sources de lumière laissant éclater une palette variée de couleurs, permettant de mettre en valeur les spécificités corporelles de chaque personnages, afin de les caractériser davantage.

Grave 3

Chose devenue trop rare désormais, Grave est doté d’une bande-son du plus bel effet véritablement personnalisée, composée par Jim Williams (responsable de certaines bandes originales pour le réalisateur britannique Ben Wheatley, notamment son anxiogène et terrifiant Kill List, réalisé en 2011), contrastant de manière étonnante avec l’action, par des compositions minimalistes ou au contraire grandiloquente. Contraste enfin dans la réalisation puisque la mise en scène alterne entre slow-motion, caméra portée collant au personnage de Justine lors des instants les plus mouvementées du bizutage ou encore plans panoramiques à l’instar de ses séquences en plan fixe sur l’école. Tantôt champ de ruine abandonné, tantôt champ de bataille cet espace, et le chaos organisé, factice, qui s’y trame, devient le point de départ d’une renaissance nouvelle naissance pour l’héroïne, qui irradie le film de sa présence enchanteresse. Ainsi, avec Grave, Julia Ducournau livre un premier film à la fois passionnant par ses multiples clés de lectures et viscéral dans ce qu’il s’autorise à montrer.

 

Balance ton commentaire

Back
SHARE

[CRITIQUE] « Grave », réalisé par Julia Ducournau