[CRITIQUE] « Ghostland », réalisé par Pascal Laugier

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Lorsque Beth, Vera et leur mère emménage dans une maison léguée par un membre de leur famille, elles sont attaquées de nuit par deux psychopathes. Plusieurs années après cet événement traumatique, Beth parvient à opérer une résilience face à celui-ci et mène une carrière fructueuse d’écrivaine de romans horrifiques tandis que Vera s’enferme dans une démence autodestructrice. Lorsque Beth rend de rendre visite à sa mère restée dans la demeure avec Vera, d’étranges événements se produisent.

Pascal Laugier est un réalisateur rare et précieux. Rare dans un premier temps pour une raison simple : le caractère malingre de sa filmographie (composée à ce jour de quatre films) est proportionnel à l’espacement dans le temps de ses réalisations (quatre ans séparent Saint Ange de Martyrs, de même entre Martyrs et The Secret, puis six ans entre The Secret et Ghostland). Précieux dans un second et dernier temps car les films de Pascal Laugier s’inscrivent systématiquement à contre-courant du cinéma d’horreur de leur temps. En effet, ses films sont appréhendés comme des univers singuliers obéissant à leurs propres règles en termes de structure narratives, radicaux dans leur traitement de la violence (notamment dans Martyrs) et distillant des influences à mille lieux des autres films affiliés au label de production « French Frayeurs » crée par Manuel Alduy (Ils, A l’intérieur, Frontières…) tels que dans Saint-Ange avec ces références au sublime Cercle Infernal de Richard Loncraine (1978). Un cinéma d’horreur faisant en définitive fi de toute concession aux effets de modes.

Force est de constater que dans ce contexte, la nouvelle réalisation de Pascal Laugier était attendue de pied ferme. Tourné au Canada, tout comme The Secret, gage selon le réalisateur français d’une liberté artistique totale, Ghostland est, disons-le d’emblée, probablement le long-métrage le plus abouti de Pascal Laugier. Tel le prolongement d’un fil d’Ariane, il développe les thématiques qui lui sont chères depuis le début de sa filmographie : l’évolution voir la transfiguration de personnages féminins forts par des épreuves cathartiques et violentes (en cela très proches du parcours des héroïnes de Takashi Ishii) et la confusion entre rêve et réalité. Car contrairement à bon nombre de productions horrifiques contemporaines, Ghostland peut se targuer de posséder de posséder ce qui fait défait à un certain nombre d’entre elles : un réel point de vue.

Mars Distribution

Le film constitue ainsi, à la manière des meilleurs thrillers psychologiques italiens des années 1970 (L’emmurée vivante de Lucio Fulci en tête, réalisé en 1977, ou encore Le Orme de Luigi Bazzoni, réalisé en 1975), un véritable film-piège, un labyrinthe recomposant sa structure à mi-parcours, à travers une impressionnante rotation du point de vue des deux jeunes filles, Beth et Vera, faisant reconsidérer la première moitié du métrage. Précisons par ailleurs que les jump-scare, à la fois en nombre conséquent mais tout en étant savamment dosés, n’ont pas pour unique fonction de provoquer l’effroi  mais servent également cette logique de passage entre plusieurs pans de réalités. Ce démarquage demeure bienvenu à une époque où cet effet de style est utilisé de manière particulièrement malhabile dans l’ensemble de la production horrifique.

Cette utilisation des jump-scare est doublé par un réinvestissement des codes propres à certains sous-genres du cinéma d’horreur, notamment celui du home invasion, ouvertement cité à travers l’élément déclencheur de Ghostland : l’attaque nocturne de Beth, Vera et leur mère par un duo de psychopathe (effrayants et très réussis dans leur composition) au sein de leur maison. Quelle que soit le point de vue (celui de Beth, l’écrivaine fan de Lovecraft ou celui de Vera, terrorisée par cette nuit qu’elle revit encore et encore au cours de ses cauchemars) adopter au cours du film, l’utilisation des codes inhérent au home invasion mais également au film de séquestration en huit-clos distille des métaphores similaires.

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Celle des peurs primales d’une part, que l’enfant peut avoir face, par exemple à des parents aimants (comme l’est la mère des jeunes filles, remarquablement interprétée par Mylène Farmer) exerçant de ce fait une certaine forme de pression indirecte, mais également celle du passage à l’âge adulte, de la perte de l’innocence, par l’intermédiaire de la confrontation à la part d’horreur de l’homme et du monde. Cette idée d’évolution cathartique est relevée par la figure de la poupée, omniprésente dans le film mais également par l’aspect subliminal de certaines séquences violentes de Ghostland. Bien entendu, Pascal Laugier n’abandonne pas une certaine violence frontale. Néanmoins, le film distille de plus une certaine horreur psychologique sourde et malsaine. Ghostland entretient de fait un réel propos envers la confrontation à l’horreur, source à la fois de souffrances et d’angoisse mais également de création, donc de vie, comme le souligne le personnage de Beth.

Ghostland est en ce sens un film Barker-ien, quand bien même c’est la figure de Lovecraft qui est surtout ouvertement convoquée (parfois de manière un peu trop ostentatoire, à l’image du pré-générique du film). Sa réflexion autour de la monstruosité n’est en effet pas sans rappeler le point de vue développé par l’écrivain anglais Clive Barker sur cette question autant dans ses ouvrages (la figure du monstre tragique dans The Forbidden, la tendresse envers ses propres créatures visibles dans Cabal…) que dans leurs adaptations qu’il réalisa pour la plupart lui-même (l’ambiguïté des cénobites d’Hellraiser, désignés par Pinhead dans Hellraiser Le Pacte – 1987 – de la manière suivante : « démons pour certains, anges pour d’autres »).

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La maitrise esthétique du film soutient ce foisonnement thématique et cette multiplication des clés de lecture, à travers une sublime photographie assurée par Danny Nowak, notamment à travers la mise en valeur des extérieurs naturels, de même qu’une excellente direction artistique de Gordon Wilding visible au travers de l’impressionnant travail de décoration intérieur effectuée autour de la maison.

Enfin, difficile de ne pas saluer les compositions d’Emilia Jones et de Taylor Hickson, interprétant respectivement Beth et Vera durant leurs jeunes années (Crystal Reed et Anastasia Phillips ne sont pas pour autant en reste dans leur interprétation des versions « adultes » des jeunes filles) à travers une jeu tout en intensité. Si la présence au casting de Mylène Farmer (qui livre dans Ghostland une très belle prestation en mère-courage) a pu déclencher quelques étonnements, ce serait oublier que l’artiste (pour laquelle Pascal Laugier avait déjà signé le vidéo-clip City of Love) s’était déjà illustrée au cinéma au sein de la magnifique et méconnue fresque Giorgino (1994) de son comparse Laurent Boutonnat, auquel Pascal Laugier rend hommage dans les premières images de Ghostland.

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