[CRITIQUE – CANNES 2018] « Climax », réalisé par Gaspar Noé

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Naître et mourir sont des expériences extraordinaires. Vivre est un plaisir fugitif.

Avant sa première projection à la Quinzaine des Réalisateurs, ces deux seules phrases furent les seules informations officielles entourant Climax, nouveau film du tumultueux Gaspar Noé. Tourné en deux semaines et dans le plus grand secret, ce projet-surprise (anciennement appelé Psyché) avait tout pour attirer la curiosité, notamment au vu de la réputation controversée du réalisateur argentin. 1h30 plus tard, Cannes était convaincu : Gaspar Noé vient de frapper à nouveau un très grand coup dans le cinéma français.

Premier film du réalisateur en langue française depuis Irréversible en 2002, Climax en reprend la même méthode de production, soit un scénario de 5 pages seulement et une énorme place laissée à l’improvisation du casting et à une réalisation audacieuse. Mais là où Irréversible, dans sa thématique, ne laissait percevoir aucun espoir (« LE TEMPS DÉTRUIT TOUT« ), Climax est une célébration de la vie et de la manière dont nous la vivons, bonne ou mauvaise, avant que la mort ne nous frappe.

© 2018 Wild Bunch

Nous suivons ainsi un groupe de jeunes danseurs et danseuses, durant les années 90, fêtant la fin de leur stage de répétition dans une salle de fête isolée de tout, encerclée par la neige. Mais alors que l’ambiance gagne la salle et que les histoires croisées s’accumulent, les jeunes vont découvrir qu’ils ont été drogués à leur insu, à cause d’une substance déposée dans leur sangria. Un scénario que l’on peut qualifier de simpliste mais qui sert de terrain de jeu idéal à l’équipe du film pour pouvoir proposer de multiples expérimentations, tout particulièrement pour les comédiens/comédiennes, provenant uniquement du milieu de la danse et dont aucun dialogue ne leur a été écrit en amont.

Climax se découpe ainsi en deux parties bien distinctes : La première, paradisiaque, où le groupe célèbre joyeusement la fin de leur entraînement puis une seconde, lorsque la drogue commence à faire son effet, qui s’assimile à une véritable descente aux enfers. Cette dualité entre ces deux éléments offre à son metteur en scène l’opportunité de pouvoir offrir une oeuvre-somme de toutes ses idées de réalisation, entre l’aspect « instantané » de Love et les cadrages surréalistes de Enter The Void. Jamais le tandem Gaspar Noé/Benoît Debie n’aura été aussi foudroyant tant les deux hommes accumulent les visuels fabuleux, coincés entre la beauté du moment et l’anarchie horrifique qui entoure les personnages, en particulier celui de Selva, incarné par Sofia Boutella, seule véritable star du film.

© 2018 Wild Bunch

Il ne serait d’ailleurs pas surprenant de découvrir que le réalisateur ait été fortement marqué par le récent Mother! de Darren Aronofsky, tant il en reprend la structure en deux temps, d’abord idyllique puis cauchemardesque, mais également la façon de suivre un personnage féminin dans un micro-cosme devenu incontrôlable. Même si les points de vue et les sous-arcs scénaristiques sont multiples, c’est avant tout Selva qui en sera la principale victime et qui sombrera elle-même peu à peu dans la folie, comme en témoigne cette scène à l’interprétation magistrale, rappelant fortement une scène culte du Possession de Andrzej Żuławski.

Mais ce qui rend Climax véritablement unique, c’est la passion forte qui se dégage dans cette manière de filmer la danse durant les différents « stades » de l’intrigue. Plutôt que nous exprimer l’intrigue par le biais de la parole, les liens entre les personnages, leurs états d’âmes et le chaos entourant cette violence insidieuse sont presque toujours illustrées par le biais de chorégraphies aventureuses et hypnotisantes, nous plongeant encore plus dans le malaise alors que les mouvements se font de plus en plus déconstruits. Cette alliage donne ainsi au film un esprit de grande chorégraphie continue (le film multipliant par ailleurs les plans-séquences dantesques), à l’image de son introduction majestueuse présentant l’intégralité de la troupe, dansant sous un drapeau français brillant de milles feux.

© 2018 Wild Bunch

Et si le cœur du message du film ne reposait finalement pas là ? Derrière ses airs de film soi-disant patriote (il commence d’ailleurs avec un carton « UN FILM FRANÇAIS ET FIER DE L’ÊTRE« ), Gaspar Noé questionne les liens qui nous unissent mais surtout, qui nous désunissent. Avec sa palette de personnages venant de toutes origines et libérés sexuellement, Climax nous montre une certaine vision de la France mixte des années 90, avant de briser cette image préconçue en confrontant ses personnages à leurs propres peurs et leurs propres pulsions intérieures, comme le faisait déjà Seul Contre Tous en son temps.

Comme vous pouvez vous en douter, parler du film se révèle être bien plus complexe que prévu, puisque son impact réside dans le fait de n’en connaître que très peu avant sa sortie en septembre prochain. Mais soyez-en sûrs, Climax est une véritable baffe dans le cinéma français, à la fois merveilleux et terrible à supporter dans sa deuxième partie. Et quand bien même on peut qualifier le film comme étant le plus sombre de toute la carrière de Gaspar Noé dans son déroulement, il ne fait que nous montrer l’extase d’un moment, l’union d’un groupe, l’amour d’une passion commune, l’euphorie jusqu’au point de non-retour. Ce que Gaspar Noé appelle « la vie ».

Climax

Conclusion

Projet sorti de nulle part, Climax est une véritable claque radicale et frontale, fidèle à la réputation sulfureuse de Gaspar Noé. Les adorateurs y trouveront largement leur compte, les détracteurs auront à nouveau du grain à moudre. Que la fête commence.

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