[CRITIQUE] « Antibirth », réalisé par Danny Perez

No Comment

Sadie et son amie Lou, particulièrement portée sur la prise de drogue et l’alcool fort, passent leurs soirées en compagnie d’une communauté d’ex-Marins au fin fond d’une ville perdue du Michigan. A la suite d’une énième soirée corsée lors de laquelle elle prends malencontreusement une drogue douteuse, Lou se réveille enceinte. Peu à peu, elle devient la victime d’atroces visions.

Antibirth est la première réalisation longue durée pour le cinéma de Danny Perez après Oddsac en 2010 réalisé pour le groupe Animal Collective. Elle est premièrement l’occasion de prouver, si il en était encore besoin, que le mariage des sous-genres est en mesure de donner naissance à d’agréables surprises au sein d’un cinéma de genre moribond et de plus en plus rétrograde, tout du moins si l’on s’en tient aux sorties dans les salles obscures (voir, récemment, le cynique et nauséabond Friend request de Simon Verhoeven). Les circuits indépendants viennent, de manière fréquente, modifier la donne en proposant des bandes percluses d’inventivité et d’un soupçon de folie. Avec Antibirth, Danny Perez entends mêler ici deux sous-genres cinématographiques singuliers, d’une part le stoner movie, habilement détourné de sa vocation comique, et d’autre part le body horror, centré sur une horreur viscérale en exploitant notamment le motif des modifications corporelles et des tourments des chairs. A titre d’exemple, on pourra citer, outre les films de début de carrière de David Cronenberg, le Tetsuo de Shinya Tsukamoto (1989), véritable bombe ovniesque et audacieuse critique d’une société japonaise déshumanisée.

Audacieux, Antibirth l’est également puisqu’il propose au spectateur de montrer la période de la grossesse, souvent sacralisée voir esthétisme à l’extrême à grands renfort de publications sur papier glacée, dans ses aspects les plus difficiles et douloureux. Danny Perez s’attache tout au long de son long-métrage à gratter la surface des apparences, à exposer l’anormal, la déchirure terrée au sein d’une perfection artificielle. En témoigne ce personnage secondaire de jeune fille au corps sensuel mais au visage défiguré, ou encore ces pubs télé abrutissantes que regardent Lou et Sadie affalées sur le canapé, mêlant effets de distorsion et bruitages inquiétants. Le personnage de Lou évolue au sein d’un cauchemar éveillé, un enfer blanc, celui d’une bourgade paumée et white trash du Michigan, peuplé de d’anciens marins drogués au dernier degré, échappés du Gummo d’Harmony Korine (1997). Danny Perez partage par ailleurs avec le réalisateur américain un goût pour les séquences expérimentales et les atmosphères colorées mais glauques au possible à l’instar de la virée de l’héroïne au « Funzone » local (un bowling/restaurant que l’on suppose fictif), qui ne possède de fun que le nom, puisque les membres du personnel qui y dispensent des animations pour enfants sont affublés de costumes à poils longs et colorés dotés de masques terrifiants.

Ce contraste savamment orchestré entre des teintes chaudes (mais faussement rassurantes) et des visions effrayantes culminent lors des scènes faisant état des hallucinations oniriques et cauchemardesques subies par Lou. Leur esthétisme n’est par ailleurs pas sans évoquer le travail du directeur de la photographie Eric Steelberg concernant Excision de Richard Bates Jr. (2012), pépite du cinéma déviant indépendant, qui lui aussi adoptait une palette visuelle particulièrement tranchée lors des séquences de rêve de son personnage principal (Pauline). Antibirth brouille constamment la frontière ténue entre le rêve et la réalité, la monstruosité physique et la monstruosité d’un monde bouffie par l’artificialité, sous narcotique à l’image du bruit blanc de nos téléviseurs, très clairement épinglé dans le film, à travers ces publicités et autres reportages à sensation dégénérés.

Antibirth constitue surtout un formidable portrait de femme, comme Grave de Julia Ducournau qui intègre des éléments en provenance du body horror, à travers le personnage de Lou. Natasha Lyonne y livre une performance puissante, à la hauteur de son calvaire, rappelant, surtout lors d’un final apocalyptique, celle de l’actrice Emmanuelle Escourrou dans Baby Blood d’Alain Robak (1990), comptant lui aussi le récit d’une grossesse contrariée par une entité non habitée des meilleurs intentions. Elle campe un rôle d’anti-héroïne totale, s’adonnant à un mode de vie et à des activités fréquemment associées aux seuls hommes, prise de risque particulièrement bienvenue en ces temps de corsetage cinématographique du point de vu de la représentation des sexes à l’écran. Peut être peut-on également déceler une critique de la conception contemporaine d’un corps féminin formaté, essentiellement par une société obsédée par le beau et le sain. Cette dernière entends disposer librement de son corps. A l’inverse, les hommes sont décris comme des personnes particulièrement lâches (Warren, interprété par Maxwell McCabe) et prêt à toutes les ignominies, hypnotisés par l’appât du gain (Gabriel, interprété par Mark Webber). Un portrait guère reluisant de l’humanité dans lequel surnage le personnage de Lorna (interprété par Meg Tilly), une ex-militaire obsédée par les théories du complot, aidant seule Lou à résoudre le mystère entourant sa grossesse soudaine.

Le voile sera levé dans un véritable bain de sang, lors d’une séquence finale folle, au rendu résolument old school, pour notre plus grand plaisir, notamment au niveau de l’aspect de l’entité qui réside dans le ventre de Lou, mélange d’effets spéciaux faits à la main (rappelant furieusement le travail de Screaming Mad George sur les films de Brian Yuzna notamment La fiancée de Reanimator et Society tous deux sortis en 1989 mais également le Chromosome III de David Cronenberg réalisé en 1979) et de techniques numériques, achevant de conférer à Antibirth un dernier grain de folie.

Balance ton commentaire

Back

En juin au cinéma et en vidéo

06/06 Le Cercle – Rings (DVD/BR)
14/06 Transfiguration
14/06 La Momie
21/06 It Comes at Night
21/06 La 9ème vie de Louis Drax (DVD/BR)
21/06 Eat Local (DVD/BR)
22/06 The Bye Bye Man (DVD/BR)
21/06 Underworld : Blood Wars (DVD/BR Steelbook)
27/06 Phantasm II (BR)
28/06 The Last Girl
28/06 Clown (DVD/BR)

FILMS D’HORREUR ET POP-CULTURE

Votre dose quotidienne d'hémoglobine. Des films d'horreur aux séries TV, en passant par la pop-culture, nous décryptons l'univers horrifique à travers des vidéos et créations originales dénichées par notre rédaction | LA TEAM CCFR | CONTACT | MENTIONS LÉGALES

SHARE

[CRITIQUE] « Antibirth », réalisé par Danny Perez