Compte-rendu Sadique Master Festival 2018 4ème édition

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La troisième édition du Sadique Master Festival, unique événement à promouvoir dans notre pays un cinéma déviant et extrême toujours plus foisonnant d’années en années en termes d’idées et d’expérimentations, avait laissé chez bon nombre de spectateur, dont moi-même, de puissants souvenirs, grâce à une programmation diversifiée et à une poignée de métrages impressionnants par leurs propositions, notamment Sacrifice (réalisé par Poison Rouge, 2017, prix du public et du jury). Son créateur, Tinam Bordage, a ainsi décidé de récidiver cette année pour une quatrième édition (laquelle prenait place une fois encore au cinéma Les Cinq Caumartin, du 9 au 11 mars), qui s’annonçait à la consultation du programme également riche en sensations.

Une organisation aux petits soins doublée de la présence des stands des partenaires habituels (l’indispensable éditeur dvd Uncut Movies, l’éditeur Camion Noir, l’équipe d’Oh my gore, on regrettera toutefois l’absence de Zeno Pictures) et nouveaux pour certains (la ligne de prêt-à-porter déviante Hate Couture avait également fait le déplacement) ainsi qu’une nouveauté de taille complétaient les réjouissances. Malheureusement, et en raison de raisons aussi obscures que discutables avancées par son producteur, le rape and revenge Trauma du réalisateur chilien Lucio A. Rojas fut déprogrammé au grand dam des spectateurs. Le festival accueillait par ailleurs un jury prestigieux de réalisateurs internationaux composé d’Eric Falardeau (réalisateur de l’impressionnant Thanatomorphose), Jérome Vandewattyne (remarqué à l’Etrange Festival pour son documentaire Spli’n Split) et enfin Kasper Juhl, récompensé par le jury pour son Gudsforladt lors de la seconde édition du festival.

Cette nouvelle édition inaugura également une grande première pour le festival : l’organisation d’un événement hors-les-murs, en l’occurrence une performance ultra-gore réalisé au bar La Cantada, par le talentueux Realistik-FX (de son nom de scène) et ses acolytes. Arrachage de tripes et ablations multiples étaient au rendez-vous pour ce qui apparût comme une véritable expérience.

Séquestrations et déviances virtuelles

Premier film projeté pour cette quatrième édition, Dis, réalisé par l’américano-argentin Adrian Corona, a participé à introduire une thématique commune à plusieurs films de la sélection : la séquestration. Contant la vie érémitique d’un ancien soldat au passé trouble capturé par une mystérieuse entité en quête des différents fluides corporels de pêcheurs, Dis impressionne dans un premier temps par sa maitrise du cadre et sa gestion de l’espace, à savoir la forêt dans laquelle évolue son protagoniste mais également la gigantesque friche industrielle au sein de laquelle il se retrouve rapidement pris au piège. La photographie de Rocco Rodriguez alternant l’exploitation couleur des décors naturels et le noir et blanc lors de flashbacks censés nous en apprendre davantage sur le passé de notre anti-héros (durant lesquels Dis se trouve être porteur d’une atmosphère, hors du temps, que ne renierait pas un certain Frédéric-Jacques-Ossang) achève de sublimer un premier essai que l’on imagine par ailleurs avoir été tourné avec peu de moyens.

DIS

Du point de vue de la narration, Dis est également une variation habile autour du mythe de la mandragore (exploité récemment au sein de l’anthologie extrême German Angst, via le segment d’Andreas Marschall) indéniablement plus sombre qu’à l’accoutumée. Adrian Corona opte à ce propos pour une narration du dévoilement, l’anti-héros reliant au fur et à mesure du film, ses différents souvenirs, afin de conférer un sens à ses différentes mésaventures. La mandragore bénéficie chez Adrian Corona d’un traitement pour le moins novateur, le réalisateur en faisant une créature à la fois raffinée, tendre mais également perverse.

DIS

Les ultimes plans la montrant dans sa quasi-entièreté (avec une mention spécial pour le responsable des maquillages) accompagnés de l’ambiance poisseuse et terreuse dans laquelle stagne le long-métrage achève de le faire plonger dans la dark-fantasy la plus totale. En dehors d’une narration parfois décousue, on pourra regretter la durée extrêmement réduite de ce premier jet (une heure à peine) et au contraire saluer les performances de Bill Oberst déjà remarqué pour sa prestation en tant que chef d’une tribu de clowns sadiques dans le Circus of the Dead de Billy Pon (2014).

Produit, comme Sacrifice l’année précédente, par le talentueux Domiziano Cristopharo (Red Krokodil, The Museum Of Wonders…), et inspiré des crimes du tueur homosexuel américain au costume de clown John Wayne Gacy, Torment, réalisé par Adam Ford laissait envisager un électrochoc comparable à celui dispensé l‘année précédente par le métrage sus-cité. Malheureusement, Torment constitue pour ma part l’une des rares déceptions de cette quatrième édition.

Torment

Parfaitement aligné sur Sacrifice en termes d’esthétique (cadrages précis, photographie rehaussée de teintes chromatiques…), le film ne cesse de se tirer des balles dans le pied en faisant dériver ce qui semble être tout du moins son objectif de départ (réaliser un métrage misant sur le psychologique et l’immersion glaçante dans le quotidien d’un sadique tortionnaire et psychopathe) ainsi que plusieurs réelles bonnes idées (en particulier un plan audacieux, offrant une immersion au sein d’une partie du corps de la victime centrale du récit) dans un certaine forme de ridicule, à commencer par l’outrance du jeu d’acteur, sans nuances, alternance de gémissements stridents et de rire gras appuyés (le fait de tourner le métrage sans dialogue aurait pourtant pu aboutir à quelque chose d’excellent).

Deep Web XXX

Le film se saborde d’autant plus durant les scènes les plus frontales montrant les différents supplices subis par les victimes. Adam Ford répète les mêmes plans au détour de rares bonnes idées et ne fait finalement qu’ajouter davantage de vide à son métrage, en l’éloignant du caractère malsain recherché. N’est définitivement pas Marian Dora qui veut, lequel s’était au contraire illustré dans un registre similaire avec son Cannibal (2006).

Restons en Italie avec l’anthologie Deep Web XXX, laquelle propose à travers plusieurs segments réalisés par différents réalisateurs/trices, une exploration des recoins les plus sombres de l’internet. Malgré la perfection de sa thématique se prêtant merveilleusement à un projet de cinéma extrême, la majorité des segments, à des rares exceptions (comme celui mettant en scène une séance de gavage mortelle) ne fait en réalité que reprendre des figures déjà connues et exploitées au sein du cinéma déviant voir du cinéma plus mainstream tels que les back-room, le voyeurisme, la prise de substances aux effets dévastateurs et autres esthétique snuff-isante, n’apportant de fait rien de neuf au sein du cinéma extrême.

30 millions d’amis

La nuit du samedi fut quant à elle placée sous le signe du pays des kangourous, avec la présentation d’un court-métrage et d’un long-métrage traitant des thématiques similaires : le deuil et le rapport entre l’homme et son animalité. Court métrage réalisé par Jax McMullin Condo, Man dog man constitue une excellente petite capsule, à la fois indéniablement dérangeante par son postulat (un homme meurtri par la perte de son chien fait de l’un de ses amis son nouvel animal de compagnie) et le traitement de ce dernier empli d’une certaine tendresse confinant à l’humour noir. Cet humour noir est également le parti pris qu’adopte le réalisateur Dave Jackson pour son Cat sick blues, programmé à la suite de Man dog man.

Cat sick blues

Fondé sur un scénario similaire avec son protagoniste sombrant dans la folie meurtrière suite à la perte de son chat, Cat sick blues livre un premier essai particulièrement abouti autant sur la forme que sur le fond, le film se livrant telle une satire ultra-violente de certaines dérives de notre société occidentale, notamment certains usages des réseaux sociaux. Orchestrée par une excellente bande-son électronique et doté d’un solide sens narratif, de véritables idées de mises en scène (visibles à travers le costume de chat porté par le tueur, pour le moins surprenant), et de choix esthétiques aboutis dans leur conception (par exemple au cours d’une longue séquence onirique, dont la photographie rappelle celle du film Excision de Richard Bates Jr, lequel partage avec Dave Jackson un univers similaire fondé sur la diffusion d’un humour absurde et cruel), Cat sick blues s’est imposé comme l’un des moments forts du festival récompensé à juste titre par le prix du jury.

Courts-métrages en série

Si la présentation de courts-métrages fait partie intégrante de la ligne du festival depuis ses débuts, la soirée du vendredi fut l’occasion d’en voir un nombre plus conséquent qu’à l’accoutumée puisque pas moins de quatre productions venus des quatre coins de l’Europe défilèrent sous nos yeux.

Réalisé par le tandem de réalisateurs Julien de Volte et Arnaud Tabarly, Les Fines Bouches se démarqua par son mélange de gore potache, d’humour noir et de tendresse. Servi par des maquillages et autres effets spéciaux d’excellente qualité, cette chronique aussi drôle qu’étrangement tendre d’une famille de cannibales au sein de la France rurale donne furieusement envie de découvrir les prochaines réalisations du duo.

Le réalisateur québécois Frederick Maheux, adepte d’un cinéma purement expérimental, avait déjà reçu les honneurs d’une projection lors d’une précédente édition du festival, par l’intermédiaire du passionnant Ana (2015). Force est de constater que son court-métrage Eternal Craving of Neon Limbonic Climax, présenté à la suite des Fines Bouches, ne changera pas la donne, tant le réalisateur y réinjecte ses obsessions, aussi graphiques (usage d’images gores glitchées et saccadées) que sonore (bande son noise-industrielle). Une expérience véritablement sensorielle et intense donc, mais également peu accessible pour le profane.

Déjà remarqué lors de la seconde édition du Sadique Master Festival pour son Gudsforladt, Kasper Juhl, en plus d’intégrer le jury de cette quatrième édition, présentait également l’un de ses derniers courts-métrages, Dare Divas, lequel suit l’odyssée tragique de deux jeunes youtubeuses suite à un pari fait avec leurs abonnés : partir sur les routes du Danemark sans moyens de communication tout en filmant leur aventure. Prises en stop par deux jeunes hommes, leur voyage prend un tour déplaisant. Kasper Juhl nous place ici en terrain connu, à savoir au sein de son style caractéristique empreint d’un réalisme social sordide. Malheureusement, et ce malgré un final d’une grande immoralité bien que prévisible, cette nouvelle fournée laisse craindre un enfermement du réalisateur au sein d’un univers balisé.

Et le diable rit avec moi

Le dernier court-métrage proposé, Et le diable rit avec moi, de Rémy Barbe, constitue pour ma part non seulement mon coup de cœur de cette sélection mais également de la programmation dans son entièreté. Jouant sur une corde de résonance éminemment sensible en faisant de son (anti) héros un jeune cinéphile (ou plutôt cinévore) fan de cinéma underground communiquant son mal-être et ses errances au diable lui-même, Et le diable rit avec moi est le récit déchirant d’un isolement, d’une descente aux enfers cauchemardesque dans les tréfonds d’une psychologie perturbée lardées d’éclairs surréalistes et de références bibliques au détour de séquences n’étant pas sans rappeler les fulgurances du Subconscious Cruelty de Karim Hussain. L’aspect atemporel du film renforce d’autant le côté immersif. Servie par une incroyable photographie, d’excellents effets spéciaux signés par l’inénarrable David Scherer et par un casting à l’avenant (dont un excellent Mathieu Lourdel et une petite apparition surprise de Jackie BerroyerLune Froide, Calvaire… -), Et le diable rit avec moi impressionne.

Expérimentations

Cette nouvelle édition était également celle des « retrouvailles » avec un grand nom du cinéma underground, Andrei Iskanov, dont la version « director cuts » de son opus culte Visions of suffering fut présentée durant la nuit du samedi en exclusivité aux spectateurs. A la croisée du fantastique urbain et de l’expérimental, cette nouvelle version de Visions of suffering parvient à perfectionner la première mouture, par l’adoption d’une colorimétrie mélangeant le gris et le bleu, accentuant de fait la sensation d’être immergée au sein d’un cauchemar éveillée. La suppression et le raccourcissement de certaines scènes qui trainaient en longueur dans le film d’origine achèvent de tirer vers le haut cette nouvelle version.

Visions of suffering fut par ailleurs précédé d’un court-métrage en provenance du Québec. Si Autopsy Lights de Pierre-Luc Vaillancourt fait clairement référence à George Bataille et à son Histoire de l’œil à travers la mise en scène de la transe érotique d’une jeune femme, force est de constater que les différentes séquences, à base de pied de cochon et de laser fluorescents finissent par laisser de marbre par leur caractère résolument abscons.

Nouvelle vision

La journée du dimanche inaugura la projection du premier documentaire depuis le lancement du festival. Consacré à Edwin Borsheim, chanteur et créateur du groupe de métal américain Kettle Cadaver, renommé pour ses performances live extrêmes impliquant l’atteinte à son intégrité corporel, Dead Hands Dig Deep, réalisé par Jai Love, impressionne par sa dimension intimiste, au plus proche de la psychologie trouble et fascinante d’un individu peu commun dans le jusqu’au-boutisme qui caractérise sa philosophie de vie. Ces moments intimes sont entrecoupés d’entretiens avec ses proches, qu’ils soient issus de sa famille ou de la scène musicale qui l’entoure parmi lesquels nous retrouvons des membres de Christian Death (le spectre du groupe de Rozz Williams étant également convoqué par certains passages au sujet de la relation que développa Borsheim avec Eva O., elle même partenaire de Rozz au sein de Shadow Project) entre autre.

Dead hands dig deep

Il ne reste plus qu’à remercier Tinam Bordage ainsi que l’ensemble des personnes ayant permis la tenue de cette quatrième édition particulièrement riche en découvertes. Rendez vous l’année prochaine !

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